L'Homme

 

Déterminisme génétique ?

 

« Le déterminisme génétique est fondé sur la croyance que les gènes contrôlent l’ensemble de nos traits physiques, comportementaux et émotionnels. C’est la raison pour laquelle nous prêtons attention aux traits de famille et c’est aussi pourquoi la science tente encore de découvrir quels gènes sont responsables de telle ou telle caractéristique particulière c’est tout simplement dû à la conviction que notre destin est inscrit dans nos gènes et qu’étant donné que nous ne pouvons changer ces derniers, nous sommes, semble-t-il, les infortunées victimes de notre hérédité.

 

Toutefois, avec le temps, de nouvelles découvertes ont entraîné une remise en question de la validité de cette croyance.

 

Vers la fin des années 60, le généticien Howard Temin de l’Université du Wisconsin étudia comment les virus détournent à leur profit le code génétique d’une cellule infectée. La seule molécule génétique que renfermerait le type de virus avec lequel il menait ses expériences était l’ARN. Par conséquent, lorsqu’il publia les résultats de ses travaux de recherche, lesquels semblaient indiquer que l’information contenue dans l’ARN pouvait circuler en sens inverse et modifier le code génétique de la cellule hôte, il fut frappé d’ostracisme et déclaré hérétique. Dans ce cas, la connotation religieuse de l’étiquette d’hérésie était une épithète tout à fait appropriée, car Temin était coupable d’avoir contesté le dogme.

 

A l’époque, personne n’était prêt à considérer les profondes implications de la découverte de Temin, mais nous avons depuis pris conscience que le virus du VIH, à l’origine du sida, se sert du même mécanisme génétique que celui de l’ARN. Temin partagea finalement le prix Nobel de physiologie, en 1975, avec David Baltimore et Renato Dulbecco, pour sa découverte de la transcription inverse, l’enzyme qui copie l’information de l’ARN pour l’inscrire dans le code de l’ADN.

 

Les travaux de Temin démolirent le fondement même du dogme central de Crick en prouvant que l’information héréditaire circule dans les deux sens : l’ADN envoie de l’information à l’ARN et l’ARN peut à son tour envoyer de l’information à l’ADN. Ce qu’il faut retenir des travaux de Temin, c’est que grâce à la rétrotranscription, des changements héréditaires peuvent être provoqués à dessein ou sous l’influence de l’environnement, et non pas seulement par suite de mutations accidentelles comme on l’avait présumé jusque-là.

En 1990, un autre principe de base du dogme central et du déterminisme génétique fut invalidé. Comme l’a rapporté le biologiste H. Nijhout Frederick de l’Université Duke, les gènes ne sont pas « autoémergents » et ne peuvent donc s’autoactiver et s’autodésactiver. L’article de Nijhout mettait en lumière le fait que les gènes sont de simples plans de fabrication et qu’il est donc absurde de croire qu’un tel plan ait la faculté de s’activer et de se désactiver. Imaginez-vous en train d’examiner un plan dans un bureau d’architecte en vous demandant s’il est activé ou désactivé. La bonne question à se poser serait plutôt : « Ce plan est-il en train d’être lu ou non ? »

 

La raison en est que les gènes ne se lisent pas eux-mêmes, ce qui veut dire qu’ils sont incapables d’activer leur propre expression et qu’ils ne s’actualisent donc pas d’eux-mêmes. La question suivante serait alors : « Quel est le mécanisme responsable de la lecture d’un gène ? »

 

Comme l’expliquait Nijhout : « Lorsqu’un gène produit une protéine, ce sont des signaux provenant de son milieu environnant, et non pas une propriété émergente du gène lui-même, qui activent l’expression de ce gène. » Autrement dit, ce sont les signaux environnementaux qui contrôlent l’activité du gène.

 

Ainsi que nous l’avons déjà vu, les sciences biomédicales sont transformées par la nouvelle science de l’épigénétique. Le préfixe épi signifie « au-dessus de », de sorte que le terme épigénétique signifie littéralement le contrôle d’en haut des gènes En d’autres termes, l’épigénétique décrit comment l’activité des gènes et l’expression cellulaire sont en définitive régies par des informations provenant du champ d’influence extérieur plutôt que par le contenu interne de l’ADN.

 

Le fait que les gènes ne contrôlent pas leur propre activité et que l’information héréditaire ne circule pas que dans une seule direction, ainsi que l’affirmaient les tenants du dogme central, fut établi il y a plus de vingt ans. Mais, en dépit de ce léger ennui, les manuels de science, les médias et surtout l’industrie pharmaceutique affichent encore une nette résistance à toute idée du rejet du fameux dogme central. Ainsi, ils perpétuent la croyance populaire selon laquelle les gènes contrôlent nos vies. »

 

 

Le génome humain

 

« Pendant ce temps, les implications matérialistes de l’idée que les gènes sont à la base de tout ont conduit à l’un des plus ambitieux projets scientifiques (et à l’une des plus grosses déceptions) dans l’histoire de la biologie, soit le projet du génome humain (PGH).

 

Ce projet a été lancé en 1990, à l’instigation de James Watson, qui en assurait alors la direction pour le compte des National Institutes of Health (NIH), des Agences du Département de la Santé et des Services sociaux des Etats-Unis. En apparence, du moins dans l’esprit du public, le PGH était un projet altruiste poursuivant trois objectifs principaux : identifier la base génétique de tous les traits humains, tant les positifs que les négatifs ; créer une base de données à des fins de recherche ainsi que des outils d’analyse de données destinés à être partagés avec l’industrie biotechnique et le secteur privé ; et favoriser le développement de nouvelles applications médicales ailleurs dans le monde.

 

Voici comment on voyait alors les choses. Comme on dénombre plus de 100 000 protéines dans le corps humain et qu’il faut un plan d’assemblage génétique pour produire chacune de ces protéines, on se disait qu’il devait y avoir au moins autant de gènes humains. Les concepteurs de ce projet croyaient qu’en constituant un catalogue recensant tous les gènes humains, ils pourraient ensuite utiliser ces données pour concevoir une utopie humaine.

 

Mais de peur que Richard Dawkins ne soit consterné par les objectifs censément humanitaires du projet, les concepteurs avaient aussi une autre raison de l’entreprendre. Les généticiens avaient en effet convaincu des spécialistes du capital risque qu’il pourrait y avoir une fortune à faire grâce à l’identification des 100 000 gènes composant, croyait-on, le génome humain. En brevetant la séquence nucléotidique de chaque gène et en vendant cette information à des sociétés pharmaceutiques qui s’en serviraient pour mettre au point de nouveaux médicaments, ils pouvaient ainsi espérer obtenir un phénoménal retour sur investissement.

 

Cependant, une fois de plus la nature joua un tour à ceux qui ne cherchent qu’à exploiter ses secrets à des fins lucratives.

 

Sur la base de l’hypothèse erronée voulant que les gènes contrôlent les traits d’un organisme, les profiteurs du PGH s’attendaient à ce que les organismes les plus complexes possèdent un plus grand nombre de gènes. Par conséquent, en guise de préparation au projet, les scientifiques ont d’abord séquencé les gènes d’organismes simples traditionnellement employés dans la recherche génétique.

 

Ils ont donc pu constater que les bactéries, les organismes les plus primitifs de la nature, comportaient généralement de 3 000 à 5 000 gènes. De plus, ils ont découvert qu’un minuscule ver rond à peine visible, le Cenorhabditias elegans, un organisme composé de seulement 1271 cellules, avait environ 23 000 gènes. Jusque-là, tout allait bien.

 

Allant plus haut sur l’échelle de la complexité, ils ont ensuite étudié la mouche drosophile, un organisme plus évolué, et furent surpris de découvrir qu’elle ne comptait que 18 000 gènes. Cette découverte n’était pas logique. Comment un insecte beaucoup plus complexe comme la mouche à vinaigre pouvait-il avoir moins de gène que l’humble ver rond ? Qu’à cela ne tienne, ils se sont alors lancés dans le projet du génome humain.

 

Lorsque le séquençage complet du génome humain fut complété, les résultats furent si décevants que ce qui aurait dû donner lieu à une annonce en grande pompe n’eut guère plus de retentissement qu’un simple pétard mouillé. Nous, êtres humains biologiquement complexes avec nos 50 trillons de cellules, ne possédons qu’environ 23 000 gènes, soit pratiquement le même nombre de gènes qu’un simple ver rond.

 

Les résultats du projet furent publiés en 2003, et l’évènement fut néanmoins présenté comme l’une des plus grandes réalisations scientifiques de l’humanité. A vrai dire, l’impossibilité de trouver les 100 000 gènes anticipés entraîna une importante réduction des effectifs des entreprises de bioingénierie que ces travaux de recherche avaient engendrées, soit Celera et Human Genome Sciences, ainsi que la démission de leur PDG respectif.

 

Le Dr Paul Silverman, un pionnier dans les recherches sur le génome et les cellules souches, l’un des premiers défenseurs du projet et son principal architecte, a réagi à ces résultats surprenants en concluant que la science allait devoir repenser la notion de déterminisme génétique. Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! Ainsi que l’écrivait Silverman : « Le processus de signalisation cellulaire dépend fortement de stimuli extracellulaires pour déclencher la transduction du noyau de l’ADN. »

En clair, c’est l’environnement. »


La plus belle histoire du monde, Yves Coppens, Seuil (1995)
La plus belle histoire du monde, Yves Coppens, Seuil (1995)

 

La plus belle histoire du monde, Yves Coppens

 

     "L'homme ne descend pas du singe mais d'un singe. Il est issu d'une espèce qui fut l'ancêtre commun des deux lignées, celle des singes supérieurs d'Afrique d'une part, celle des pré-humains puis des humains d'autre part.

L'homme n'est donc un singe au sens large que du point de vue de son "rangement" dans la classification animale ; sa spécificité est précisément d'avoir réussi à dépasser cette simple condition. Nous ne pouvons pas ignorer notre filiation : nous la portons dans notre propre corps."

 

  

     "Il y a 7 millions d'années, notre ancêtre lointain vit dans l'épaisse forêt qui couvre tout le territoire africain quand survient un évènement géologique : la vallée du Rift s'éffondre, certains de ses bords remontent, en formant peu à peu un véritable mur. Cette faille est gigantesque : elle parcourt toute l'Afrique de l'Est jusqu'à la mer Rouge, puis le Jourdain, et s'achève en Méditerranée : 6000 kilomètres au total, plus de 4000 mètres de profondeur dans le lac Tanganyika.

Le climat en est bouleversé : les pluies continuent à arroser l'Ouest, mais de moins en moins l'Est. De ce côté-là, les paléontologues le confirment, la forêt régresse, la flore se transforme. On peut voir par exemple aujourd'hui un phénomène semblable, en miniature, dans l'île de la Réunion : des collines séparent l'Est et l'Ouest ; il pleut souvent d'un côté ; de l'autre, la région est sèche. Les cultures sont très différentes.

Ceux qui sont restés à l'Ouest de la fracture continuent à vivre leur vie arboricole, mais ceux qui se trouvent isolés à l'Est sont confrontés à la savane, puis à la steppe. Ce partage en deux environnements a pu susciter au fil des générations deux évolutions différentes : ceux de l'Ouest ont donné les singes actuels, les gorilles et les chimpanzés. Ceux de l'Est, les pré-humains puis les humains."

 

 

"L'homme de Cro-Magnon c'est l'homme moderne. Il possède un squelette gracile, un cerveau développé, qui lui permet de développer encore un peu plus sa pensée symbolique. Il va finir par coloniser la planète : il pousse de tous les côtés, il envahit l'Amérique en passant par le détroit de Béring qui était émergé, 100 000 ans avant Christophe Colomb. Et se rend même en Australie, sur des radeaux, dès 60 000 ans au moins. C'est cette population particulaire de Cro-Magnon, en Europe, qui va faire en effet ce qu'elle n'avait pas fait en Asie et en Afrique : à partir de 40 000 ans, elle projette son imaginaire en dessinant sur des objets et des parois."