Lucrèce

De la nature

                             La sagesse

Mais rien n'est plus doux que d'habiter les haut lieux

fortifiés solidement par le savoir des sages,

temples de sérénité d'où l'on peut voir les autres

errer sans trêve en bas, cherchant le chemin de la vie,

rivalisant de talent, de gloire nobiliaire,

s'efforçant nuit et jour par un labeur intense

d'atteindre à l'opulence, au fait du pouvoir.

Pitoyables esprits, coeurs aveugles des hommes !

Dans quelles ténèbres mortelles, quels dangers

passe leur peu de vie ! Ne voient-ils l'évidence ?

La nature en criant ne réclame rien d'autre

sinon que la douleur soit éloignée du corps,

que l'esprit jouisse de sensations heureuses,

délivré des soucis et de crainte affranchi.

Ainsi nous le voyons, bien peu de choses sont nécessaires

à la nature corporelle et tout ce qui ôte la douleur

peut aussi nous donner maintes délices en échange.

                    

                      Rien ne naît de rien

Ces terreurs, ces ténèbres de l'âme, il faut les dissiper.

Le soleil ni l'éclat du jour ne les transperceront,

mais la vie et l'explication de la nature.

Son principe le voici ; il nous servira d'exode.

Rien ne naît de rien, par miracle divin.

Si la peur accable ainsi tous les mortels,

c'est qu'ils observent sur la Terre et dans le ciel

mille phénomènes dont les causes leur sont cachées

et qu'ils attribuent à la volonté divine.

Dès que nous aurons vu que rien ne peut surgir

de rien, nous percevrons mieux l'objet de notre quête,

d'où chaque créature tire son origine

et comment tout se fait sans nul concours des Dieux.

Si de rien les choses ne se formait, de n'importe quoi

toute espèce pourrait naître, nul besoin de semence.

Les hommes pourraient venir de la mer, les poissons

de la terre ; du ciel jailliraient les oiseaux ;

 

 

                      Les sens et l'amour

Ne voit-on pas le choc des plus frêles matières

à la longue entamer la dureté des pierres,

et la rigueur du marbre à la fin succomber

sous une goutte d'eau qui s'obstine à tomber ?

 

 

                La mort est la loi commune

Bien d'autres rois depuis et des puissants du monde

moururent qui régnaient sur de vastes nations.

Celui-là même qui jadis à travers la vaste mer

bâtit une route, voie du large ouverte à ses troupes,

celui qui fit passer à gué les abîmes salés

et galopa sur les flots insultant à leusr grondements,

s'éteignit, son corps moribond exhala son âme.

Scipion, ce foudre de guerre, terreur de Carthage,

remit ses os à la terre comme le dernier des esclaves.

Ajoute les inventeurs des sciences et des arts,

les compagnons des Muses, Homère, unique entre tous,

qui malgré sa royauté s'endormit comme les autres.

[...]

Et toi tu hésiteras, t'indignant de mourir ?

Toi qui vivant et voyant n'a guère qu'une vie morte,

toi qui perds sommeil le plus clair de ton temps,

ronfles tout éveillé, en proie au cauchemars,

hanté par les tourments d'une vaine terreur,

toi qui ne réussis à trouver ton mal quand,

accablé de soucis, ivre et malheureux,

tu dérives au gré des erreurs de l'esprit.

 

 

              Ce qu'est la mort

Oui, s'il doit y avoir maux ou douleurs futurs,

il faut pour en souffrir que l'homme existe encore.

Puisque la mort exclut ce fait, abolissant

l'être en qui les tracas pourraient se concentrer,

assurément la mort n'a rien pour nous de redoutable.

Qui n'existe plus ne peut être malheureux

et il n'importe en rien que l'on soit né un jour,

quand la mort immortelle a pris la vie mortelle.

[...]

Concluons que la mort nous est bien moins encore,

s'il peut y avoir moins, que ce qui est vraiment rien.