Tristan l'Hermite

 

La carte du royaume d'amour

 

  Le Royaume d'Amour est situé fort près de celui des Précieuses. C'est une contrée fort agréable, et où il y a de la satisfaction de voyager, quand on en sait la carte en perfection et qu'on n'est point en hasard de s'y fourvoyer. il s'y trouve quelques mauvais passages qu'on ne saurait éviter; mais comme on se représente qu'il n'y a nul bien sans peine et que les plaisirs succèdent souvent aux douleurs, on se console facilement. Afin qu'on ne manque point aussi de conseil, voici une bonne guide des chemins que je vais vous donner.

Aux frontières du Royaume, on trouve la grande Plaine d'Indifférence qui est une belle Prairie où se tient ordinairement une Foire pour toute sorte de Marchands, mais qui ne débitent que Vessies pleines de poix et de crème fouettée.

Ayant traversé cette prairie, on gagne le Bois de Belle Assemblée, qui est un bois fort agréable où il y a presque toujours Concert de Luths et de Voix, ou du moins la grande Bande de Violons et souvent la Comédie et le Bal. On y trouve une Hôtellerie dérobée du grand chemin, qui s'appelle Doux-Regard où on boit d'un petit vin qui a beaucoup de douceur, mais qui échauffe plus qu'il ne désaltère.

De Doux-Regard on vient à Inquiétude, petit village où il y a de forts mauvais lits; on n'y couche guère que sur des fagots, encore sont-ils d'épines.

D'Inquiétude on vient à Revue, qui est une bourgade fort agréable pour ce qu'elle contient.

De Revue on pense à Visite, village assez beau, mais qu'on n'arrête point au gîte; on n'y trouve que des chaises pour s'asseoir et point de lits pour s'y coucher.

De Visite on passe à Soupirs, petit lieu où il n'y a nulles singularités, si ce ne sont des Moulins à vent qui tournent à la faveur d'un vent qui se lève d'une montagne voisine qu'on appelle Coeur-Féru.

De Soupirs on se rend à Soins-sur-Complaisance, grande et fameuse ville, où se trouvent citadelle, ville et université. Le capitaine du château n'y dort pas d'un profond sommeil; il semble qu'il craigne toujours quelque surprise, ou qu'il ait quelque entreprise à exécuter. Il a toujours des gens à gages pour l'avertir qui passe, quel temps il fait et quelle heure il est. On tient qu'en ce lieu, qui est haut élevé, on fait éclore à toute heure des Poulets à la réverbération du Soleil, qui sont blancs comme neige, et qui ne chantent que pour une personne aimée. La Ville est toute pleine de marchands de citrons doux, d'oranges de Portugal, de marmelades et confitures d'Italie; on trouve force gants de frangipane et des essences de toutes sortes, comme aussi des bijoux fort jolis pour des discrétions. L'Université a d'excellents professeurs qui sont passés Docteurs en Fleurettes, Rondeaux, Bouts-rimés, Triolets, Bons mots et Contes agréables. On tient qu'ils étudient depuis longtemps pour trouver la plus fine Raillerie, mais que la plupart se sont jusques ici rongé les ongles jusqu'à la chair vive, sans en pouvoir venir à bout.

De Soins on vient à Feu déclaré, petit bourg dont les habitants sont tellement enrhumés qu'à peine les peut-on entendre, tant ils parlent bas; aussi, pour s'expliquer, ils se contentent souvent de marcher sur le pied, ou de serrer la main aux personnes. On les prendrait pour être des gens fort vertueux, car ils ont toujours sur le teint la rougeur d'une honnête honte.

De Feu déclaré on vient à Protestations, où les habitants sont fort dévots; ils ont toujours les mains jointes ou regardent le Ciel en se frappant l'estomac et font bien souvent des serments horribles pour assurer de leur bonne foi, mais il ne faut pas croire tout ce qu'ils disent.

De Protestations on arrive à Confidence, petit lieu qui est dans un fond et dont l'abord est un peu difficile. Ceux qui l'habitent se confessent perpétuellement les uns aux autres et n'en sont pas plus gens de bien pour cela.

De Confidence on trouve une petite villette dans le fond d'un bois qu'on appelle Entreprendre. Les habitants de ce lieu ont réputation pour l'escrime, et pourtant ils ne savent qu'un coup d'épée, qui est de faire la feinte aux yeux et de porter la botte en dessous; on tient aussi qu'il y a là d'habiles gens pour la lutte et que les habitants de Quimper-Corentin ont appris d'eux à donner le saut de Breton. Il y avait autrefois en ce même lieu un château médiocrement fortifié, qu'on appelait Résistance; mais il a été ruiné par les guerres et de son débris on a fait une petite bicoque qu'on nomme Tôt-Rendue.

D'Entreprendre on vient avec quelque travail à Jouissance, qui est comme la capitale de la province. Elle est parfaitement agréable en son abord et remarquable pour ses beaux jardins, qui ont tous des labyrinthes ingénieusement construits, où on se va perdre deux à deux.

De Jouissance on vient par un chemin bordé de roses à Satiété. La journée est grande et le chemin un peu long, mais lorsqu'on en est à une portée d'arbalète, on ne voit plus sur les églantiers que des gratte-culs. Les vivres sont à fort bon marché dans la ville de Satiété, mais l'air du terroir donne Si peu d'appétit qu'on ne daigne pas seulement y toucher.

De Satiété on arrive à une bourgade qui n'a qu'une rue fort longue qu'on appelle Faible Amitié. Là chacun s'appelle par son nom de baptême, car, de toute ancienneté, on n'y donne point de surnom ni de qualité à personne, et par un article de la coutume du lieu sont annulés à jamais les anciens titres de Mon Bon, et de Ma Chère.

De Faible Amitié on se trouve tout contre Inclination nouvelle, joignant Doux-Regard, dans le bois de Belle Assemblée, tellement qu'il semble qu'on n'ait fait qu'un circuit dans toute la Région d'Amour. Il y en a qui disent que dans le Cœur est la ville capitale, mais qu'il y a bien du chemin à faire pour y arriver, car elle est sur une montagne dont le sommet s'élève beaucoup au-dessus des nues; on ne peut y monter ni en carrosse ni à cheval, non pas même avec des mulets ou autres montures, mais seulement à pied; encore est-il quelquefois besoin d'ôter ses souliers, quoique le chemin soit fort épineux. Plusieurs graves auteurs ont écrit les singularités de cette ville, qu'on appelle Amour Céleste; les modernes l'ont nommée Sainteté Monastique. Il n'y entre point de gens de mauvaise vie; les gardes qui veillent aux portes en défendent l'entrée, quelque bonne mine qu'ils puissent faire pour se déguiser. Les habitants de cette cité sont très heureux, parce qu'ils trouvent leur bonheur en eux-mêmes; leur âme est toujours en repos, bien que leur corps soit souvent en peine; ils mangent peu, ne dorment guère, et disent souvent un grand chapelet, afin que le reste des habitants de cette province se convertisse et se rende digne de vivre avec eux dans cette belle habitation.