Alphonse de Lamartine

 

 

     Je vivais comme toi, vieux et froid à vingt ans,

Laissant les guêpes mordre aux fleurs de mon printemps,

Laissant la lèvre pâle et fétide des vices

En flétrir la corolle, en pomper les calices,

Méprisant mes amours et les montrant du doigt,

Comme un enfant grossier qui trouble l'eau qu'il boit.

Mon seul soleil était la clareté des bougies ;

Je détestais l'aurore en sortant des orgies,

A mes lèvres, où Dieu sommeillait dans l'oubli,

Un sourire ironique avait donné son pli ;

Tous mes propos n'étaient qu'amères raillerie,

Je plaignais la pudeur comme une duperie ;

Et si quelque reproche ou de mère ou de soeur,

A mes premiers instincts parlant avec douceur,

Me rappelait les jours de ma naïve enfance ;

Nos mains jointes, nos yeux levés, notre innocence ;

Si quelque tendre écho de ces soirs d'autrefois

Dans mon esprit troublé s'éveillant à leur voix,

D'une aride rosée humectait ma paupière,

Mon front haut secouait ses cheveux en arrière ;

Pervers, je rougissais de mon bon sentiment ;

Je refoulais en moi mon attendrissement,

Et j'allais tout honteux vers mes viles idoles,

Parmi de vils railleurs, bafouer ces paroles !

 

Voilà quelle gangrène énervait mon esprit,

Quand l'amour, cet amour qui tue ou qui guérit,

Distilla dans mon coeur, des lèvres d'une femme,

Cette plante de vie au céleste dictame.

Une femme ? Est-ce un nom qui puisse te nommer,

Chaste apparition qui me força d'aimer,

Forme dont la splendeur à l'aube eût fait envie,

Saint éblouissement d'une heure de ma vie ;

Toi qui de ce limon m'enlevas d'un regard,

Comme un rayon d'en haut attire le brouillard,

Et, le transfigurant en brillant météore,

Le roule en dais de feu sous les pas de l'aurore ?

Ses yeux, bleus comme l'eau, furent le pur miroir

Où mon âme se vit et rougit de se voir,

Où pour que le mortel ne profanât pas l'ange,

De mes impuretés je dépouillai la fange.

Pour cueillir cet amour, fruit immatériel,

Chacun de mes soupirs m'enleva vers le ciel.

Quand elle disparut derrière le nuage,

Mon coeur purifié contenait une image,

Et je ne pouvais plus, de peur de la tenir,

Redescendre jamais d'un si haut souvenir !

 

Extrait de la cinquième méditation de la troisième méditation poétique, à M. de Musset, en réponse à ses vers, 1840.



« Quel bruit plus éternel, et plus doux sur la terre,
Qu'un écho de mon cœur qui m'entretient de toi ? »


Extrait de la quarante et unième méditation (1840)