Romain Rolland

 à Gandhi

 

le 16 avril 1928,

 

     "Cher ami

Je ne suis pas, comme vous, un homme dont la force intérieure se réalise dans l'action - (bien que mon action soit toujours fidèle à ma pensée) - Mais l'essence de ma vie est dans une pensée. Penser vrai, penser libre, est mon besoin impérieux, ma nécessité vitale, et le rôle qui m'a été assigné. Je n'ai jamais cessé de m'y efforcer.

Ce besoin de connaître, de comprendre - (et on peut comprendre sans aimer) - cet effort perpétuel vers la vérité répond chez moi à un instinct religieux, très profond, longtemps obscur, puis clair-obscur, qui est devenu toujours plus lumineux. Plus je m'approche de ma fin individuelle, plus je me sens plein de Dieu. Et je le réalise tout particulièrement dans le beau et le vrai. Je sais qu'Il est bien au-delà. Mais là je le touche, je le goûte, je respire son souffle.

Ainsi mon champ divin (si je puis dire ainsi) est, peut-être, différent du votre, quoiqu'ils soient contigus. Mais ils appartiennent au même Maître. Ils sont sa chair. Si grande que serait ma joie de vous voir et de vous parler, je persiste à croire que ce ne serait pas juste et bien de vous vinssiez en Europe pour cela.

Mais il serait juste et bien que vous vinssiez en Europe pour vous mettre en contact avec une jeunesse Européenne, qui a besoin de votre aide, de votre conseil et de votre lumière.

Et il est nécessaire - dans tous les cas (soit que vous veniez, soit que vous ne veniez point) - il est indispensable que vous fixiez d'une façon absolument nette, précise, et définitive, pour le monde qui vous écoute, votre doctrine, votre foi sur la question de la guerre et de la Non-Acceptation.

Nous sommes tous deux assez âgés, et notre santé est menacée ; nous pouvons disparaître, d'un jour à l'autre. Il importe que nous laissions à la jeunesse du monde, qui aura à porter le redoutable fardeau du demi-siècle qui vient, un testament précis, qui puisse lui servir de règle de conduite. Je vois s'amasser sur elle des épreuves terribles. Ce n'est plus pour moi un doute que ne se prépare une ère de destruction, une époque de guerres mondiales, auprès desquelles toutes celles du passé n'auront été que des jeux d'enfant - la guerre chimique, qui anéantira les populations. Quel bouclier moral offrirons-nous à ceux qui devront faire face au monstre, auquel nous aurons échappé ? Quelle réponse immédiate au Sphinx meurtrier, qui n'attend point ? Quel mot d'ordre ?

Veuillez croire à ma respectueuse affection."