François de La Rochefoucauld

 

Lettre à la Marquise de Sablé

10 décembre 1663.

 

Ce n'est pas assez pour moi d'apprendre de vos nouvelles par ce qu'on a accoutumé de m'en mander ; je vous supplie de me permettre de vous en demander de temps en temps à vous-même, et de souffir, puisque je n'ai pu vous envoyer des truffes, que je vous présente au moins des maximes qui ne les valent pas ; mais, comme on ne fait rien pour rien en ce siècle-ci, je vous supplie de me donner en récompense le mémoire pour faire le potage de carottes, l'eau de noix et celle de mille-fleurs : si vous avez quelque autre potage, je vous le demande encore.

   "Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne."

   "Il n'y a d'amour que d'une sorte, mais il y en a mille différentes copies."

   "L'espérance et la crainte sont inséparables."

   "L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre."

   "Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu."

   "l'amour prête son nom à nombre infini de commerces qu'on lui attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le Doge en a à ce qui se fait à Venise."

   "Si nous n'avions point de défaut, nous ne serions pas si aises d'en remarquer aux autres."

   "Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même."

   "Le goût change, mais l'inclination ne change point."

   "Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps ; quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours ; et elles se peuvent toujours rouvrir."

Ne croyez pas que je prétende mériter par là le potage de carottes : je sais que toutes les maximes du monde ne peuvent pas entrer en comparaison avec lui ; mais je vous donne ce que j'ai, et j'attends tout de votre générosité. Mandez-moi, s'il vous plaît, si on les doit mettre au rang des autres, et ce qu'il y a à y changer. S'il vous en est venu quelqu'une, je vous supplie de m'en faire part et de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces.

 

 

 

Lettre à Mademoiselle d'Aumale

Le 4 décembre 1675,

 

Hélas ! je croyais que vous étiez au milieu des pompes et des félicités de la cour, et je n'ai rien su de l'état où vous avez été. Personne assurément n'a osé me l'apprendre. Cette excuse est bonne pour me justifier auprès de vous, mais elle ne me justifie pas auprès de moi, et mon coeur, qui me dit tant de belles choses de vous, devrait bien aussi me dire quand vous êtes malade. Pour moi, Mademoiselle. je n'ai pas eu la goutte depuis que vous m'avez défendu de l'avoir, et le respect que j'ai pour vous a plus de vertu que Barèges. Je ne sais si le remède est moins pire que le mal, et si je ne vous prierai point à la fin de me laisser ma goutte. Après tout, je serai dans trois semaines à l'Isle ; vous ne vous aviserez jamais de m'écrire avant que je parte ; mais tout au moins mandez-y l'état de votre santé. J'espère que je vous porterai assez de nouvelles de ce lieu-là pour faire ma cour auprès de vous et pour faire peur à vos voisins. Grand Dieux ! qu'ai-je pensé faire ? J'allais finir ma lettre sans mettre votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.