George Sand

 

A charles Poncy, à Toulon

 

Paris, le 27 avril 1842

Mon enfant,

Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous les beaux poètes prolétaires que nous avons vu surgir avec joie dans ces derniers temps.
Vous pouvez être le plus grand poète de la France un jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n’approche pas de votre noble cœur, si vous gardez ce précieux trésor d’amour, de fierté et de bonté qui vous donne le génie. On s’efforcera de vous corrompre, n’en doutez pas ; on vous fera des présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être comme on l’a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de deviner et de refuser. Le ministre de l’Instruction publique, qui s’y connait bien, a déjà flairé en vous le vrai souffle, la redoutable puissance du poète. Si vous n’eussiez chanté que la mer et Désirée, la nature et l’amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais l’Hiver aux riches, la Méditation sur les toits, et d’autres élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l’oreille.
« Enchaînons-les par la louange et les bienfaits, s’est-il dit, afin qu’il ne chante plus que la vague et sa maîtresse. » Prenez donc garde, noble enfant du peuple ! Vous avez une mission plus grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez ; subissez la misère, l’obscurité s’il le faut plutôt que d’abandonner la cause sacrée de vos frères. C’est la cause de l’humanité, c’est le salut de l’avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une si forte et si brulante intelligence…


Mais non ! Le fils du riche est de nature corruptible ; l’enfant du peuple est plus fort, et son ambition vise plus haut qu’aux distinctions et aux amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher Poncy du mouvement qui vous fit crier :

 

Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d’épines ?

 

C’était un mouvement divin.

Eh bien ! Beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et de faiblesse. On leur a donné de l’or et des honneurs ; leur couronne d’épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et malgré le bruit qu’on fait autour d’eux, la postérité les remettra à leur place.


Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul, parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses pieds le démon de la vanité, comme l’archange Michel. ]