Denis Diderot

 

Lettres à mademoiselle Volland, 1768.

 

     Je suis fou à lier de ma fille. Elle dit que sa maman prie Dieu, et que son papa fait le bien ; que, quand elle regarde ce qui se passe autour d'elle, elle n'ose pas rire des Egyptiens.

Je l'ai trouvé si avancé, que dimanche passé, chargé par sa mère de la promener, j'ai pris mon parti et lui ai révélé tout ce qui tient à l'état de femme, débutant par cette question : "Savez-vous quelle est la différence des deux sexes?" De là, je pris occasion de lui commenter toutes ces galanteries qu'on adresse aux femmes. Je lui ai apppris ce qu'il fallait dire et taire, entendre et ne pas écouter ; le droit qu'avait sa mère à son obéissance ; combien était noire l'ingratitude d'un enfant qu affligeait celle qui avait risqué sa vie pour la lui donner. Je ne lui laissai rien ignorer de tout ce qui pouvait se dire décemment, et là-dessus, elle remarqua qu'instruite à présent, une faute commise la rendrait bien plus coupable, parce qu'il n'y aurait plus ni l'excuse de l'ignorance, ni celle de la curiosité. Quel chemin on ferait faire à cette tête-là, si l'on osait ! Il ne s'agirait que de laisser traîner quelques livres.

 

 

Lettre à Mademoiselle Jodin

 

A Varsovie, le 21 août 1765.

     J’ai lu, mademoiselle, la lettre que vous avez écrite à madame votre mère. Les sentiments de tendresse, de dévouement et de respect dont elle est remplie ne m’ont point surpris; vous êtes un enfant malheureux, mais vous êtes un enfant bien né. Puisque vous avez reçu de la nature une âme honnête, connaissez tout le prix du don qu’elle vous a fait, et ne souffrez pas que rien l’avilisse. Je ne suis pas un pédant, je me garderai bien de vous demander une sorte de vertus presque incompatibles avec l’état que vous avez choisi, et que des femmes du monde, que je n’en estime ni ne méprise davantage pour cela, conservent rarement au sein de l’opulence, et loin des séductions de toute espèce dont vous êtes environnée. Le vice vient au-devant de vous, elles vont au-devant du vice; mais songez qu’une femme n’acquiert le droit de se défaire des lisières que l’opinion attache à son sexe que par des talents supérieurs et les qualités d’esprit et de coeur les plus distinguées. Il faut mille vertus réelles pour couvrir un vice imaginaire. Plus vous accorderez à vos goûts, plus vous devez, être attentive sur le choix des objets. On reproche rarement à une femme son attachement pour un homme d’un mérite reconnu. Si vous n’osez avouer celui que vous aurez préféré, c’est que vous vous en mépriserez vous-même, et quand on a du mépris pour soi, il est rare qu’on échappe au mépris des autres. Vous voyez que pour un homme qu’on compte entre les philosophes, mes principes ne sont pas austères : c’est qu’il serait ridicule de proposer à une femme de théâtre la morale des capucines du Marais. Travaillez surtout à perfectionner votre talent; le plus misérable état, à mon sens, est celui d’une actrice médiocre.

Je ne sais pas si les applaudissements du public sont très-flatteurs, surtout pour celle que sa naissance et son éducation avaient moins destinée à les recevoir qu’à les accorder, mais je sais que ses dédains ne doivent être que plus insupportables pour elle. Je vous ai peu entendue, mais j’ai cru vous reconnaître une grande qualité qu’on peut simuler peut-être à force d’art et d’étude, mais qui ne s’acquiert pas; une âme qui s’aliène, qui s’affecte profondément, qui se transporte sur les lieux, qui est telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel personnage. J’ai été satisfait lorsque, au sortir d’un mouvement violent vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaître à peine l’endroit d’où vous n’étiez pas sortie et les objets qui vous environnaient. Acquérez de la grâce et de la liberté, rendez toute votre action simple, naturelle et facile. Une des plus fortes satires de notre genre dramatique, c’est le besoin que l’acteur a du miroir. N’ayez point d’apprêt ni de miroir, connaissez la bienséance de votre rôle et n’allez point au delà. Le moins de gestes que vous pourrez; le geste fréquent nuit à l’énergie et détruit la noblesse. C’est le visage, ce sont les yeux, c’est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non les bras. Savoir rendre un endroit passionné, c’est presque
ne rien savoir; le poëte est pour moitié dans l’effet. Attachez-vous aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles; c’est là qu’une actrice montre du goût, de l’esprit, de la finesse, du jugement, de la délicatesse quand elle en a. Étudiez les accents des passions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu’ils me pénètrent presque sans le secours de la parole. C’est la langue primitive de la nature. Le sens d’un beau vers n’est pas à la portée de tous ; mais tous sont affectés d’un long soupir tiré douloureusement du fond des entrailles ; des bras élevés, des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes les âmes. Je voudrais bien que vous eussiez vu Garrick jouer le rôle d’un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il n’y a point de maxime que nos poëtes aient plus oubliée que celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez-vous-eu pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l’impertinence de leurs tirades. Il ne tiendra qu’à vous de faire plus d’effet par le silence que par leurs beaux discours.