Gérard de Nerval

Au Dr Etienne Labrunie

 

Baden-Baden, 31 mai 1854

 

     "Mon cher papa,

Je t'ai quitté bien triste quoique j'ai essayé de sourire ; je ne suis plus à l'âge où l'oeil se mouille facilement, mais, chez moi, cela part du coeur et dans la solitude. Pourquoi te cacher cela ? Tu as été compté parmi  les braves et tu as pu résisté à ta mère, peut-être à ta tante, tu me l'as dit, pour faire ton devoir. Mais je n'ai pas tant de gloire à attendre, de dévouement à prouver. Je ne m'éloigne que pour travailler en paix et faire honneur à la situation où je suis. ma longue maladie m'a fait contracter des engagements qu'il faut remplir. pourquoi ne pouvais-je travailler à Paris ? C'est que je n'écris que de fantaisie et d'enthousiasme, et il faut pour cela le grand air et la liberté. Enfin chacun place son devoir et son idéal où il le peut. Aujourd'hui je dois à la confiance des personnes qui m'ont soutenu de faire quelque chose de bon, peut-être d'utile. Si je n'ai pas embrassé la carrière que tu as choisie, je ne puis reculer dans la mienne. Tu verras qu'il n'en sortira que du bien. M. Blanche est le meilleur des hommes ; aie bien confiaznce en ce qu'il a fait pour moi, en pensant qu'il a voulu aussi t'être utile ; ses soins, ses conseils, le calme séjour où il m'a recueilli, je lui doit tout cela et je ne serai pas ingrat au moins de coeur. Ma situation est bonne, quoique toute dans l'avenir. Ne crois pas cependant que je sois sans moyens de lutter contre la fortune. Tu avais un courage qui t'a guidé, un talent qui t'a soutenu ; je suis arrivé à une gloire qui me protège : mon nom, celui que je me suis fais et qui, j'espère, s'unira un jour glorieusement à ta bonne renommée, est pour moi la garantie de l'avenir. Mes ouvrages sont un capital que j'augmenterai, s'il plaît à Dieu, et qui, fût-ce après la mort, suffirait à m'acquitter envers les hommes. Apprécie cela en toi-même puisque tes goûts de solitude t'empêchent de savoir à quel point je suis estimé et aimé. Napoléon a dit : "Tout se paie." C'est Balzac qui m'a appris ce mot. Il a fini par tout payer, lui : il est mort honoré comme le disait son prénom.

Allons, ne parlons plus de choses tristes, tu te portes bien et mes lettres vaudront bien les visites désolées que je te faisais depuis quelque temps. le voyage, le mouvement, la solitude même, car j'ai trop de connaissances et de distractions à paris, m'ont rendu ma force morale et, je crois aussi, mon talent. Je me sens la tête pleine d'idées nouvelles qui couvaient depuis quelque temps.

Tu seras étonné de ce que je vais écrire... Mais n'ayons pas trop de confiance, l'avenir prouvera.

Je t'embrasse et te reviendrai le plus tôt possible."