Roger Bussy-Rabutin

A Madame de Sévigné

A chaseu, ce 16e août 1674

 

     J'ai appris que vous aviez été fort malade, ma chère cousine. Cela m'a mis en peine, et j'ai appréhendé pour vous une rechute, j'ai consulté votre mal à un habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes d'un bon tempérament comme vous, demeurées veuves de bonne heure, et qui s'étaient un peu contraintes, étaient sujettent à des vapeurs. Cela m'a remis de l'appréhension que j'avais d'un plus grand mal ; car enfin, le remède étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssiez assez la vie pour n'en pas user, ni que vous eussiez plus de peine à prendre un galant que du vin émétique. Vous devriez suivre mon conseil, ma chère cousine, et d'autant plus qu'il ne vous serait paraître intéressé, car si vous aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant, comme je suis, à cent lieues de vous, vraisemblablement ce ne serait pas moi qui vous en servirais.

Raillerie à part, ma chère cousine, ayez soin de vous. Faites-vous tirer du sang plus souvent que vous ne le faites ; de quelque manière que ce soit, il n'importe, pourvu que vous viviez. Vous savez bien que j'ai dit que vous étiez de ces gens qui ne devaient jamais mourir, comme il y en a qui devaient jamais naître. Faites votre devoir là-dessus ; vous ne sauriez faire un plus grand plaisir à madame de Grignan et à moi. Mais à propos d'elle, trouvez bon que je lui dise deux mots.

 

A madame de Grignan

 

    Comment vous portez-vous de votre grossesse, Madame et du mal de madame votre mère? Voilà bien des incommodités à la fois. J'ai ouïe dire que vous étiez déjà délivrée de l'une ; pour l'autre, j'espère que vous en sortirez bientôt heureusement. Voilà ce que c'est d'avoir des maris et des mères ; si on n'avait pas tout cela, on ne serait pas exposé à tant de déplaisirs, mais d'un autre côté on n'aurait pas toutes les douceurs qu'on a. C'est là la vie : du bien, du mal ; celui-ci fait trouver l'autre meilleur. J'aurai plus de plaisir de vous revoir après quatre ou cinq mois d'absence, que si je ne vous avais pas quittée.