L'Esclavagisme

 

Le texte suivant n’a pas pour objet de participer à l’improductif concours victimaire, mais bien de prendre un peu de hauteur en donnant à montrer que l’esclavage fut malheureusement une des choses les plus partagées de l’histoire humaine, et ce, quelle qu’en soit la pigmentation. En outre, nous rappelons à bon escient que la culpabilité n’est pas héréditaire…comme le mérite d’ailleurs :

 

 

« Jusqu’à aujourd’hui, la France, disons plutôt l’Etat français ne reconnaît que deux génocides : celui de l’Allemagne d’Hitler contre les Juifs et celui des Arméniens par les Turcs en 1895-1896 et 1915-1916. Ce sont des crimes commis à l’étranger par des puissances étrangères et des régimes politiques qu’il convient de dénoncer. Pour la France et son passé, les législateurs demeurent plus circonspects. Si hésitants même qu’on les pourrait croire mal renseignés, peu attentifs ou bien mal inspirés pour conduire leurs lectures. Ils ne savent rien de la sinistre campagne du Palatinat au temps de Louis XIV : pays à feu et à sang pour seulement faire souffrir, villes et campagnes ravagées. Rien non plus de la Terreur à Paris et des massacres à Nantes et à Lyon. Les travaux de Reynald Secher sur les guerres de Vendée, enquêtes solides, indiscutables et appréciées de tous les spécialistes ont valu à son auteur de n’être jamais élu par les conseils ou commissions de nos universités indépendantes pour y tenir une chaire de professeur.

 

L’Etat français a décidé qu’on ne pouvait charger de telles responsabilités un homme qui démontrait l’existence d’un génocide vendéen, génocide non de hasard, sous le coup des combats mais programmé par les responsables politiques du moment. Vous pouvez publier les instructions de la Convention et du Comité de Salut Public, tous les procès-verbaux des généraux républicains qui revendiquaient haut et clair ces crimes abominables, rien n’y fait. Pas de génocide au nom de la République.

 

La seule condamnation prononcée contre des Français le fut par la loi votée en Assemblée Nationale le 10 mai 2001. Il faut dire que l’on prenait bien soin de remonter à l’Ancien Régime et de bien cibler l’accusation. Ce fut contre l’esclavage reconnu « crime contre l’Humanité ». Démarche certes audacieuse si l’on considère que, dans un passé plus ou moins lointain, tous les peuples, toutes les communautés ethniques et religieuses qui forment cette humanité ont pratiqué l’esclavage et commis le crime. Il n’est pas certain que nos élus aient, un seul instant, pris mesure de leur ignorance et n’aient agi que par manque de réflexion et niaiserie humanitaire. L’important était, comme toujours, l’effet d’annonce. Les sénateurs, mieux conseillés peut-être, ont rectifié et mieux précisé une condamnation qui, bien trop générale, risquait de faire de la peine à nos peuples amis d’Afrique et d’Asie. Ils décidèrent que n’était crime contre l’humanité que les traites négrières. Personne ne devait s’y tromper, on ne voulait parler que des Français et des Anglais, seuls responsables du « dépeuplement de l’Afrique ».

 

Fruit d’une simple gesticulation politique, ces lois partisanes, qu’aucun autre pays n’avait encore songé à faire voter par de doctes assemblées, ne faisaient que donner l’autorité d’un acte public, à une vue grossière et fallacieuse des faits, imposés depuis longtemps contre toute vérité historique, contre toute évidence même. Pour ne déplaire à d’autres nations et, tout particulièrement, par souci de ne charger les pays d’Islam de quelque péché que ce soit, on ne voulait, par une sorte de consensus, parler que des Noirs arrachés à leurs racines et tenus en servitude par des Blancs. On se gardait aussi de dire que ces esclaves étaient razziés et vendus aux trafiquants par d’autres Noirs et que ces razzias et toutes formes d’esclavage étaient pratiquées, sur une très grande échelle, dans ces pays du « Soudan » bien avant l’arrivée des Européens.

 

C’est aussi ne rien vouloir savoir de l’esclavage entre Blancs qui, dans l’ancien monde, de l’Orient à l’Occident, remontait à des temps très anciens et s’était maintenu en divers pays pendant des siècles. Nos sénateurs n’avaient jamais admiré les groupes d’esclaves sculptés par Michel Ange, tous Blancs. Ni ceux du piédestal de la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf, œuvre de Pierre Francheville. Et pas davantage les bas-reliefs du monument à la gloire de Louis XIV, sculpté par Martin Desjardins, que l’on peut admirer sur la place des Victoires ou le célèbre Cheval arrêté par les esclaves où Géricault (Musée de Rouen) montre trois esclaves Blancs parfaitement distincts. Dès les premiers temps, avant de fréquenter les marchés d’au-delà des déserts d’Afrique, les Arabes, les Egyptiens et les Musulmans en général ont razzié ou acheté des esclaves blancs dans tous les pays conquis. Les guerres, la piraterie et les chevauchées entre Chrétiens et Musulmans, sur mer et sur terre, jetaient en servitude des troupes d’hommes, de femmes et d’enfants tous blancs. De l’an mil ou environ, jusqu’aux dernières décennies du XVe siècle, les villes de Catalogne, de Provence, d’Italie surtout, comptaient un grand nombre d’esclaves domestiques, captifs de guerre ou achetés en Orient, à Constantinople où à Chio et dans les ports de la mer Noire.

 

Ces escroqueries intellectuelles sont délibérément préparées puis imposées par une volonté politique qui décide de ses choix et prétend, au nom d’une idéologie, d’intérêts immédiats, d’une complaisance diplomatique, écrire et réécrire l’Histoire. Il n’était nul besoin d’une loi. L’Etat tenait depuis longtemps l’opinion bien en main, pesant par toutes sortes de moyens, imposant le correct, ou plutôt le « conforme », à tous moments, sans crainte d’échouer. Que plusieurs ouvrages de qualité, solidement documentés, accessibles depuis des années, disent le contraire ou prennent soin de compléter, est sans importance. Sont seuls coupables de crimes les armateurs et marchands de France et d’Angleterre, les financiers d’avant le Révolution. Et l’on fait croire que Nantes, la Rochelle, Bordeaux et Bristol n’ont connu de réelle prospérité que par ce trafic infâme. Et l’on parle à peine des Portugais bien plus actifs, petites gens, Juifs et Lusitaniens du Cap Vert et de Sao Tomé qui furent les pionniers puis, de très loin, les principaux acteurs de la traite. Et pas du tout des Américains du Nord qui ne se contentaient pas de voir s’ancrer dans leurs ports les navires négriers de France ou d’Angleterre mais à Newport et à Charleston armaient régulièrement des dizaines de bâtiments pour la côte d’Afrique et embarquaient, pour le troc, des centaines de tonneaux de rhum, produits des distilleries qui, installées sur la côte même, ne travaillaient que pour la traite africaine. Quant aux Musulmans, mieux vaut se taire : ce serait du racisme. »

  

 

Jacques Heers, l’Histoire assassinée (2006)