Le Moyen Age

En France et ailleurs


L'Eglise et les Impôts au Moyen Age 

 

« Les catalogues des droits féodaux, des redevances en tout cas, font état tout naturellement, de la dîme, perçue par l’Eglise ou par des accapareurs. Mais, là aussi, l’examen tourne vite court et n’envisage rarement ni le poids de cette levée, ni sa véritable nature. Les mises au point pourtant ne manquent pas. Sur le poids tout d’abord : le prélèvement ne s’appliquait pas à toutes les récoltes mais principalement aux blés et n’atteignait pas toujours les 10 pour cent, loin de là. Sur l’usage ensuite : outre l’entretien du clergé, l’exercice du culte, les messes et les prières auxquels nombre de civilisations consacraient et consacrent encore, tout naturellement, des sommes appréciables, l’Eglise assurait alors une part notable de l’assistance publique (hospices, hôpitaux, maisons Dieu, aumônes, enfants abandonnés) et de l’enseignement dans les paroisses. Faut-il comparer ces prélèvements, de 5 à 10 pour cent, à ceux d’aujourd’hui, pour notre sécurité sociale et au coût de nos systèmes d’éducation ? »

 

Jacques Heers, Le Moyen Age une imposture (1992)


 

Sorcières et Moyen Age

 

« Beaucoup évoquent, à longueur de discours indignés ou condescendants, le culte des reliques et des idoles, les miracles et, surtout, la chasse aux sorcières, fond de commerce de l’Inquisition médiévale de l’An mille. Ils voient dans tout cela, et ne manquent pas de le faire savoir, sans contradiction possible, la preuve d’une société et d’un ensemble de mentalités collectives à coup sûr « moyenâgeuses ». Mais les chasses aux sorcières ne se sont vraiment manifestées qu’à partir du XVIe siècle, dans les pays qui avaient adopté la Réforme. Luther voulait « toutes les brûler ». Calvin en prit bonne note. Mais qui, dans nos livres à l’usage des écoliers et des collégiens, évoque les sorcières de Salem (1692) livrées, sans la moindre preuve, à des puritains hystériques puis aux bûchers devant des foules accourues au spectacle ? Faut-il tant de courage pour oser dire et écrire que la folie criminelle de la chasse aux sorcières est un phénomène éminemment moderne ? »

 

Jacques Heers, L’Histoire assassinée (2006)


 

Fixation des prix

 

"Une ordonnance de Kilkenny (Irlande), de l'année 1367, nous apprend comment les prix des marchandises étaient fixés. "Les marchands et les marins, devaient sous la forme du serment, faire connaître le prix coûtant des marchandises et les frais de transport. Puis le maire de la ville et deux prud'hommes fixaient le prix auquel les marchandises devaient être vendues."

Cette façon d'"établir le prix" répond si bien à la conception même du commerce tel qu'on le comprenait au Moyen Age qu'elle doit avoir été presque universelle. C'était une très vieille coutume de faire établir le prix par un tiers ; et, pour tous les échanges à l'intérieur de la cité, c'était certainement une habitude très répandue de s'en rapporter pour les prix à des "prud'hommes", à une tierce partie, et non au vendeur ni à l'acheteur."

 

Le Moyen Age une imposture, Jacques Heers (1992)
Le Moyen Age une imposture, Jacques Heers (1992)

 

Moyen Age et obscurantisme

  

     "Tout ce qui concerne les terreurs [et superstitions liées à l'obscurantisme] de l'an mille fut inventé après coup, présenté, pendant des générations et à un large public, comme le récit de faits réels, illustré d'une suite d'anecdotes imaginaires. Comme toutes les légendes, celle-ci a son histoire.

L'entreprise servait naturellement un dessein bien arrêté et s'inscrivait dans un fort courant intellectuel d'anticléricalisme et de dépréciation générale du Moyen Age.

Les signes avant-coureurs en apparaissent dans les écrits très disparates et dispersés d'historiens ou encyclopédistes des XVIIe et XVIIe siècle, hommes d'Eglise souvent, chanoines et moines bénédictins en particulier, qui dénonçaient vigoureusement l'"ignorance et la barbarie des fidèles" des temps médiévaux, dont ils rendaient les mauvais prédicateurs, "gens ignorants et grossiers" responsables.

Ces attaques n'avaient rien de particulier mais répondaient à une démarche "réformatrice" de l'Eglise qui, dans certains milieux ecclésiastiques, recueillait de nombreux appuis et sympathies. [...]

Les images de ces peurs collectives, toutes d'invention, furent reprises et enjolivées par les "philosophes" d'avant et pendant la Révolution de 1789. Ces écrivains, certains fort obscurs, s'appliquaient à animer, en France et en Angleterre surtout, un mouvement violemment antireligieux. Il ne s'agissait plus seulement de rendre l'Eglise romaine coupable d'abétir les hommes, de soigneusement propager l'obscurantisme dans le peuple, mais aussi d'inciter par d'indignes subterfuges nobles, bourgeois et paysans à donner leurs biens aux églises et aux couvents. Les auteurs engagés dans ce combat ne s'en prenaient plus seulement aux faux sermonneurs mais accusaient tout le clergé d'avoir, peu avant l'an mille, forgé l'idée de la fin du monde toute proche afin de convaincre les fidèles de prier davantage, de se laver de leurs péchés, de se débarrasser de leurs biens terrestres par de larges dons aux monastères.

Un pamphlet anonyme publié très exactement en 1789 et intitulé Le Diable dans l'eau bénite ou l'iniquité retombant sur elle-même, prétendait démonter jusque dans ses moindres détails le mécanisme psychologique, mis en place par les religieux de tous bords, pour effrayer les populations et provoquer ces mouvements de panique. Ces suppôts de Satan avaient "acquis la confiance du peuple par le patelinage de leur conduite et le fanatisme crédule qu'ils insinuèrent dans les âmes" ; ils ne pensaient qu'à persuader les hommes, "rendus fanatique jusqu'à la stupidité", que leurs fautes ne pouvaient se racheter que par l'abandon de leurs biens périssables. 

Ces explications, fort bien présentées, furent naturellement reprisent, en 1791, au moment de la confiscation des biens du clergé, laquelle, disait-on sans aucune pudeur, allait enfin permettre de rendre tous ces biens fonciers "au peuple" qui en avait été dépossédé par "une ignoble supercherie". 

C'est ainsi que, par un des aspects du moins, le montage mis en place et affiné par les propagandistes de la Révolution, en l'occurrence l'insistance à faire croire à la réalité des paniques de l'an mille, devait simplement justifier une vaste opération financière, pour le profit, quelques années plus tard, des accapareurs des biens devenus "nationaux".

A partir du moment où l'on prétendait administrer la preuve que les prêtres et les moines s'étaient enrichis par divers procédés indignes, par ces infâmes machinations et supercheries, les reprendre n'était que justice. Ce n'était plus une spoliation mais une restitution que magistrats et financiers de la Révolution pouvaient mener la conscience tranquille, que la morale ne pouvait qu'approuver.

Grammaire des civilisations, Fernand Braudel (1963)
Grammaire des civilisations, Fernand Braudel (1963)

 

Liberté individuelle


     "Une lettre de Descartes pose bien le problème. Si chacun, théoriquement, est libre et constitue une unité à soi seul, comment la société va-t-elle vivre, quelles règles suivra-t-elle, lui a demandé la princesse Elisabeth ? Et le philosophe répond le 15 septembre 1645 : "Bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toujours penser qu'on ne saurait subsister seul et qu'on est, en effet, l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore, l'une des partie de cette terre, l'une des parties de cet Etat, de cette Société, de cette famille à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Il faut toujours préférer les intérêts du tout dont on fait partie, à ceux de sa personne en particulier".

Pendant tout le Moyen Age, le misérable, le vagabond, le fou avaient été protégés par ce droit à l'hospitalité et à la part du pauvre qu'on leur reconnaît au nom de Dieu, parce que le Christ a sanctifié la misère en prenant un jour l'habit du pauvre et que le pauvre peut toujours être un envoyé de Dieu.

Tout ce monde, protégé jusque-là par l'ombre de Dieu, va devenir, au XVIIe siècle, l'ennemi d'une société urbaine, capitaliste déjà, éprise d'ordre et de rendement et qui construit l'Etat dans cet esprit et à cet effet."