La Françafrique

De la Françafrique à la Mafiafrique (2004), François-Xavier Verschave, éditions Tribord.
De la Françafrique à la Mafiafrique (2004), François-Xavier Verschave, éditions Tribord.

 

     "Pourquoi ce choix de De Gaulle de sacrifier les indépendances africaines à l'indépendance de la France ? Il y a quatre raisons. La première, c'est le rang de la France à l'ONU avec un cortège d'Etats clients, qui votent à sa suite. La deuxième, c'est l'accès aux matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième c'est un financement d'une ampleur inouïe de la vie politique française, du parti gaulliste d'abord, et puis de l'ensemble des partis dits de gouvernement, à travers des prélèvements sur l'aide public au développement ou la vente des matières premières. Et puis, il y a une quatrième raison, que j'ai repérée un peu plus tardivement, mais qui est aussi très présente : c'est le rôle de la France comme sous-traitant des Etats-Unis dans la guerre froide, pour maintenir l'Afrique francophone dans la mouvance anticommuniste, contre l'Union Soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en place un système qui va nier les indépendances. Et c'est là que le peuple français a été roulé. Parce que, après la fin de la guerre d'Algérie, en 1962, quand on a demandé aux Français par référendum : "Est-ce que vous voulez tourner la page de la colonisation, tourner la page de plusieurs siècles de domination et de mépris de l'Afrique ?", les français ont voté oui à 80%. Cela voulait dire : "Oui, on a fait des saloperies mais il faut en finir ; on tourne la page et on veut traiter avec ces pays comme avec des pays indépendants". Or, vous allez voir, on a mis en place non seulement un système néocolonial mais une caricature du néocolonialisme.

Comment s'y est-on pris? Comment a-t-on construit cette face cachée de l'iceberg ? Premièrement Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs d'Etat "amis de la France", qui sont en fait des "gouverneurs à la peau noire". Des gouverneurs à la peau noire c'est très pratique, parce qu'on a l'impression d'avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont des présidents français, ou tout comme. Un certain nombre d'entre eux ont la nationalité française et plusieurs, même, sont tout simplement des membres des services secrets français. Omar Bongo le reconnaît : il appartenait aux services secrets français. La manip' est assez formidable : on avait des gouverneurs à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour faire croire à des indépendances ; et puis là, on recrute des gouverneurs à la peau noire.

Comment fait-on pour recruter ces gouverneurs ? On a commencé par une violence extrême. Il y avait un mouvement indépendantiste exceptionnel au Cameroun, l'UPC, mené par un personnage de la dimension de Mandela, qui s'appelait Ruben Um Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des populations camerounaises, luttait pour l'indépendance. Il a été écrasé entre 1957 et 1970 dans un bain de sang digne de la guerre du Vietnam, qui a fait entre cent mille et quatre cent mille morts, une centaine d'Oradour-sur Glane... Cela ne figure dans aucun manuel d'Histoire. Moi-même, je ne l'ai découvert qu'il y a une dizaine d'années. On a fait l'équivalent de la guerre d'Algérie au Cameroun ; on a écrasé un peuple, détruit une partie de ce pays.

Et puis ensuite on a eu recours à l'assassinat politique. Il y avait des leaders élus, de vrais représentants de leur peuple, comme Sylvanus Olympio au Togo. Eh bien, quatre sergents chefs franco-togolais revenus de la guerre d'Algérie, après la guerre du Vietnam, ont fait un coup d'Etat avec l'appui de l'officier français qui était soi-disant chargé de la sécurité d'Olympio : ils ont assassinés ce président le 13 janvier 1963. Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Etienne Gnassingbé Eyadéma, est toujours au pouvoir, avec un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous aviez un homme d'Etat très prometteur, Barthélémy Boganda : il est mort dans un accident d'avion extrêmement curieux.

Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de manière massive [...]. On a écarté des candidats qui représentaient vraiment l'opinion de ces pays en promouvant des gens tout à fait dévoués à la cause française. Un seul a résisté, Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l'espace de deux ou trois ans tellement de tentatives de coup d'Etat et d'agressions de la part de Foccart qu'il a fin par imaginer de faux complots et par devenir paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d'ailleurs, il s'est réconcilié avec Foccart.

Donc, à part la Guiné de Sékou Touré, l'ensemble des ex-colonies francophones ont été embarquées dans ce système, avec un certain nombre de chefs d'Etat auxquels on disait, en contrepartie de leur soumission : "Servez-vous dans les caisses publiques, confondez l'argent publique et l'argent privé, bâtissez-vous des fortunes." Un certain nombre ont pris ça au mot et ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure de leur pays : Mobutu, Eyadéma, Moussa traoré, etc. Donc, "confondez l'argent public et l'argent privé, enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans l'orbite française, laissez-nous continuer de prélever les matières premières à des prix défiants toute concurrence et de détourner une grande partie des flux financiers qui naissent de là."