Orlando Letelier

Dernier article publié par Orlando Letelier, ancien ambassadeur chilien aux Etats-Unis et ancien ministre du président chilien Allende, avant son assassinat à Washington.

 

Ecrit en octobre 1976

 

 

      Le lien nécessaire entre la politique économique et son cadre socio-politique semble être absent de bon nombre d’analyses de la situation actuelle au Chili. En gros, on regarde (et souvent on condamne) les violations des droits de l’homme, le système de brutalité institutionnalisé, la suppression impitoyable de toute opposition comme des phénomènes qui ne sont liés qu’ indirectement — voire pas du tout — à la politique d’ « économie de marché » classique et sans entraves qui a été mise en vigueur par la junte militaire. Cette absence de liaison caractérise particulièrement les institutions financières publiques et privées qui approuvent et encouragent la politique économique adoptée par le gouvernement Pinochet tout en regrettant la « mauvaise image internationale » acquise par la junte du fait de son « incompréhensible » persistance à torturer, à emprisonner et à persécuter tous ceux qui la critiquent. La récente décision de la Banque mondiale d’accorder un prêt de 33 millions de dollars à la junte est justifiée par son président, Robert McNamara, comme étant fondée sur des critère « purement techniques » ; ce qui laisse supposer que ceux-ci sont sans rapport avec les conditions politiques et sociales du pays. Ce même type de justification est adopté par les banques privées américaines qui, comme le disait le directeur d’un groupe de conseillers de gestion, « se sont bousculées pour accorder des prêts » (1) Personne n’a mieux exprimé cette attitude que le secrétaire au Trésor américain. Après une visite au Chili, où il n’a pas manqué de parler des violations des droits de l’homme par le gouvernement militaire, M. William Simon a félicité Pinochet d’avoir apporté « la liberté économique » au peuple chilien (2). Concept particulièrement commode selon lequel « liberté économique » et terreur politique peuvent coexister sans se contaminer.

Son utilité est spécialement appréciée par ceux qui ont conçu la politique économique actuellement appliquée au Chili. Milton Friedman, l’architecte intellectuel et le conseiller officieux de l’équipe d’économistes qui dirigent l’économie chilienne, a déclaré : « Malgré mon profond désaccord avec le système politique autoritaire du Chili, je ne pense pas qu’il soit malfaisant qu’un économiste apporte des conseils techniques au gouvernement chilien – pas plus qu’il ne serait malfaisant qu’un médecin donne des conseils techniques sanitaires au gouvernement chilien pour mettre fin à une épidémie. »(3)

Il est curieux que le même homme qui a écrit un livre, Capitalisme et liberté, pour démontrer que seul le libéralisme économique classique peut servir de soubassement à la démocratie politique arrive si facilement aujourd’hui à dégager l’économique du politique dès lors que les théories économiques qu’il avance coïncident avec l’absence de toute liberté démocratique (…).

Les remèdes et la réalité

Le plan économique actuellement mis en vigueur au Chili satisfait les aspirations longuement mûries d’un groupe d’économistes chiliens, formés pour la plupart par Milton Friedman et Arnold Harberger à l’université de Chicago. Profondément impliqués dans la préparation du coup d’Etat, les « Chicago Boys », comme on les appelle au Chili, ont persuadé les généraux qu’à la brutalité, dont ils savaient amplement faire preuve, ils pouvaient ajouter les qualités intellectuelles qui leur faisaient défaut. Le Select Committea on Intelligence du Sénat américain a rendu public le fait que des « collaborateurs de la C.I.A. » avaient aidé à formuler les mesures économiques que la junte a appliquées aussitôt après avoir pris le pouvoir (4). Des témoins ont déclaré devant ce Comité que certains des « Chicago Boys » ont reçu des fonds de la C.I.A. pour des travaux de recherche, tels que le plan économique de 300 pages qui a été remis aux dirigeants militaires dès avant le coup d’Etat.

Naturellement, après la prise du pouvoir, ces économistes « rongeaient leur frein » et « avaient hâte de se jeter » sur l’économie chilienne, comme l’écrivait le Wall Street Journal (5). Ils ont appliqué leurs mesures par étapes, et c’est seulement après une année de désorganisation relative qu’ils ont décidé de mettre en place sans changements majeurs le modèle théorique qu’ils avaient appris à Chicago. Cette décision méritait une visite au Chili de Milton Friedman en personne. Avec son associé, le professeur Harberger, il s’est produit partout, à grand renfort de publicité, pour promouvoir un « traitement de choc » pour l’économie chilienne. Ce traitement fut décrit par Friedman comme « le seul remède. Absolument. Il n’y en a pas d’autre. Il n’y a aucune autre solution à long terme(...) ».(6)

Il ne s’agit pas ici d’évaluer la validité générale des postulats de Friedman et de l’Ecole de Chicago. Je voudrais, par contre, souligner ce qui se passe quand leur modèle est imposé dans un pays comme le Chili. Les théories de Friedman (…) exigent une politique de marché entièrement libre dans un cadre d’inégalité extrême entre les acteurs économiques en cause (…)

Il est absurde de parler de libre concurrence au Chili. L’économie y est entièrement soumise aux monopoles. Une étude faite sous la présidence de Frei indique qu’en 1966 « deux cent quatre-vingt-quatre entreprises contrôlaient tous les secteurs, sans exception, de l’activité économique chilienne. Dans le domaine industriel, cent quarante-quatre entreprises contrôlaient chacun des sous-secteurs. De même, ces cent quarante-quatre firmes industrielles étaient dirigées par un petit nombre d’actionnaires dans plus de la moitié de ces firmes, les dix plus gros actionnaires possédaient entre 90 et 100 du capital total ».(7)

D’autre part, des études menées avant la période de l’Unité populaire démontrent à quel point l’économie chilienne est dominée par les multinationales étrangères. Comme Barnet et Müller l’ont expliqué dans Global Reach (8) « au Chili, avant la présidence d’Allende, 51 % des cent soixante entreprises les plus importantes étaient en fait sous le contrôle de firmes multinationales. Dans chacune des sept industries-clés, une à trois entreprises étrangères contrôlaient au moins la moitié de la production. Des vingt-deux plus grosses entreprises multinationales au Chili, dix-neuf ou bien ne supportaient aucune concurrence, ou bien partageaient le marché avec d’autres oligopoles ».

Entre 1971 et 1973, la plupart des monopoles et oligopoles industriels furent nationalisés et transférés au secteur public. Mais le zèle de la dictature militaire (…) fait que le niveau de concentration et de monopolisation est désormais au moins aussi élevé qu’avant le gouvernement d’Unité populaire. Un rapport du Fonds monétaire international (F.M.I., mai 1976) indique que, « la restitution au secteur privé de l’immense majorité des entreprises qui, depuis quinze ans, mais spécialement en 1971-1973, étalent devenues partie du secteur public s’est poursuivie (en 1975) (…). A la fin de 1973, la Corporation du développement public (CORFO) englobait quatre cent quatre-vingt-douze entreprises, dont dix-huit banques commerciales (…) De ce nombre, deux cent cinquante-trois entreprises ont été rendues à leurs anciens propriétaires (…) parmi les deux cent trente-neuf restantes (…), cent quatre, dont dix banques, ont été vendues seize, dont deux banques, ont été adjugées, et la vente de vingt et une autres fait actuellement l’objet de négociations bilatérales avec des groupes d’acheteurs éventuels ». On sollicitera des appels d’offres pour les entreprises restantes. Il est évident que les acheteurs ne peuvent être qu’un petit nombre de puissants intérêts qui ajoutent ces entreprises aux structures de monopole ou d’oligopole au sein desquelles ils fonctionnent. Pendant la même période, un nombre considérable d’industries ont été vendues aux multinationales, dont l’industrie nationale des pneumatiques, achetée par Firestone pour un prix qui n’a pas été divulgué et l’une des principales industries de pâte à papier (Celulosa Forestal Arauco), achetée par Parsons & Whittemore.

Inflation et spéculations

On pourrait donner bien d’autres exemples pour montrer que, dans le domaine de la concurrence, les prescriptions de M. Friedman ne produisent pas les effets économiques prévus dans son modèle théorique. Pendant la première moitié de 1975, le contrôle du prix du lait a été levé. Quel en fut le résultat ? Le prix à la consommation a augmenté de 40 %, alors que le prix payé au producteur a baissé de 22 %. Il y a plus de dix mille producteurs de lait au Chili, mais il n’y a que deux compagnies de conditionnement qui dominent te marché. La production du papier (pour plus de 80 %, et 100 % pour certains types de papier) revient à une seule entreprise – la Compania Manufacturera de Papeles y Cordones, – qui appartient au groupe Alessandri, lequel peut donc fixer ses prix sans crainte de la concurrence. Quinze marques étrangères d’appareils ménagers sont proposées sur le marché chilien mais elles sont toutes aux mains de trois compagnies qui les montent au Chili et qui déterminent leur prix de détail.

Bien entendu, les émules de l’Ecole de Chicago diraient que la libéralisation du marché international, selon leur modèle, exposera les monopoles ou oligopoles chiliens à la concurrence étrangère. Ce n’est pourtant pas ce qui se produit. Car le Chili manque de devises étrangères au point qu’il ne peut même pas importer suffisamment de biens industriels pour combler ses besoins essentiels. Fait plus important encore, les entreprises étrangères n’ont aucun intérêt à envoyer au Chili des biens qui pourraient entrer en concurrence avec ceux que leurs filiales produisent sur place (...)

Les conseillers économiques de la junte écartent par commodité certains aspects de la doctrine de l’Ecole de Chicago. Cette Ecole souligne l’importance de la libre négociation des salaires entre employeurs et travailleurs ; elle insiste aussi sur l’efficacité du marché pour répartir les ressources dans l’économie. C’est une dérision de parler de droit des travailleurs à la négociation dans un pays où la Fédération centrale des travailleurs a été mise hors la loi et où les salaires sont fixés par décret de la junte. Il est également grotesque de compter sur le marché pour assurer la répartition des ressources alors qu’il n’y a pour ainsi dire pas d’investissements productifs dans l’économie — pour la bonne raison que l’ « investissement » le plus profitable est la spéculation. Au nom du slogan « Créons un marché de capitaux au Chili », des groupes privés, sélectionnés et protégés par la junte, ont reçu l’autorisation d’établir de prétendues « financieras » qui se sont lancées dans des spéculations les plus outrancières. Leurs abus ont été si flagrants que même Orlando Saez, ancien président de l’Association du patronat chilien et défenseur inconditionnel du coup militaire, a protesté « Il n’est pas possible de laisser se perpétuer le chaos financier qui règne au Chili. Il faut canaliser en investissements productifs les millions qui s’en vont actuellement en spéculations extravagantes, et cela au vu et au su de ceux qui n’ont même pas un emploi ».(9)

Mais le point crucial de la doctrine Friedman, comme la junte ne cesse de le souligner, est le contrôle de l’inflation. Pour l’enrayer, selon la junte, il faut le concours et « les efforts vigoureux de tous les Chiliens ». Le professeur Harberger a déclaré catégoriquement en 1975 « Je ne vois aucune excuse pour ne pas arrêter l’inflation. Ses origines sont bien connues, il faut mettre un terme au déficit gouvernemental et à l’expansion monétaire. Je sais que vous allez m’interroger sur le chômage. Si le déficit gouvernemental était réduit de moitié, le taux de chômage n’augmenterait pas de plus de 1 % » (10). Or, selon les chiffres officiels de la junte, entre avril et décembre 1975, le déficit a été réduit d’à peu près 50 %, comme l’avait recommandé Harberger. Pendant la même période, le chômage a été six fois supérieur à ce qu’il avait annoncé. Harberger n’en continue pas moins à préconiser la réduction des dépenses de l’Etat afin de réduire la masse monétaire en circulation (...)

Les résultats économiques

Voilà maintenant trois ans que l’expérience a commencé et l’on a suffisamment de preuves en main pour conclure que les disciples de Friedman ont échoué – du moins dans leurs objectifs avoués et mesurables : ceci est spécialement vrai de leurs efforts pour contrôler l’inflation. Mais ils ont réussi – pour le moment – à atteindre leur but principal : garantir le pouvoir économique et politique d’une petite minorité dominante en effectuant un transfert massif des richesses des classes moyennes et inférieures vers un groupe restreint de monopolistes et de spéculateurs financiers. Les preuves matérielles de l’échec sont accablantes. Le 24 avril 1975, après la dernière visite connue de MM. Friedman et Harberger au Chili, le ministre des finances de la junte, M. Jorge Cauas, déclarait : « L’honorable junte m’a prié de formuler et de mettre en œuvre un programme économique dont le premier objectif est d’éliminer l’inflation. Avec une équipe importante de techniciens, nous avons présenté aux autorités un programme de relance économique qui a été approuvé et qui se met en place. Notre but principal est d’enrayer l’inflation pendant le reste de l’année 1975. » (L’ « équipe de techniciens » dont il parle est celle de Friedman et Cie.) A la fin de 1975, le taux annuel d’inflation au Chili atteignait 341 %, soit le taux le plus élevé du monde entier (11). Pendant cette même année, les prix à la consommation ont augmenté de 375 % en moyenne et les prix de gros de 440 %.

Un récent rapport du F.M.I. (...) se référant aux organisations privées qui ont commencé à fonctionner sans aucun contrôle, observe que les financieras sont autorisés à fonctionner en parallèle avec le système bancaire commercial mais en appliquant des taux d’intérêt jusqu’à 50 % plus élevés que les taux maxima permis aux banques. Selon cette même source, en 1975, les financieras prêtaient à 14 % par mois, soit 168 % par an ; de leur côté, elles obtenaient des prêts sur le marché de New-York aux taux de 10-12 % par an (...)

Le processus inflationniste, que la politique de la junte a stimulé aussitôt après le coup, a été légèrement freiné en 1975 par rapport au taux incroyable de 375,9 % en 1974. Cette réduction minime n’indique cependant pas que l’on approche de la stabilisation et elle n’apporte aucun soulagement à la majorité des Chiliens qui doivent supporter l’écroulement total de leur économie (...)

La dépréciation de la monnaie et les réductions de dépenses gouvernementales ont eu pour résultat une dépression qui, en moins de trois ans, a ramené le taux de croissance du Chili à ce qu’il était il y a quinze ans. Le produit intérieur brut (PIB) réel a diminué en 1975 d’environ 15 %, soit son niveau le plus bas depuis 1969. En même temps, selon le F.M.I., le revenu national réel « est tombé d’au moins 26 % mettant les revenus par habitant en dessous de leur niveau d’il y a dix ans ». Ce chiffre global de déclin du PIB reflète une chute de 8,1 % dans le secteur minier, de 27 % dans les industries manufacturières et de 35 % dans la construction. L’extraction pétrolière a régressé de 11 %, les transports, stockages et communications de 15,3 %, le commerce de détail de 21,5 %.

Dans le secteur agricole, la production était stagnante en 1975-1976, ne montrant une variation que de 0,4 % par rapport à la campagne précédente. Les raisons de cette stagnation sont multiples, et incluent la hausse des prix des engrais et des pesticides importés. On estime que l’utilisation des engrais a chuté de 40 % en 1975-1976. L’augmentation des prix des produits importés a déterminé également un déclin dans l’élevage des porcs et de la volaille qui sont nourris presque exclusivement d’aliments venant de l’étranger. La restitution aux anciens propriétaires de plusieurs millions d’hectares qui avaient été expropriés et transférés aux organisations paysannes par la réforme agraire de 1967 a contribué à réduire la production agricole. A la fin de 1975, près de 60 % des propriétés visées par la réforme agraire (soit environ 24 % de toutes les terres expropriées) ont été assujetties aux décisions de la junte. Sur ce total, 40 % des entreprises agricoles (représentant 75 % de la totalité des terres cultivables et plus de 50 % des terres irriguées) ont été entièrement rendues à leurs anciens propriétaires.

Les résultats du commerce extérieur sont eux aussi désastreux. En 1975, la valeur des exportations a régressé de 28 % (de 2,13 milliards de dollars à 1,53 milliard) et la valeur des importations s’est réduite de 18 % (de 2,24 milliards à 1,81 milliard de dollars), laissant un déficit commercial de 280 millions. Les importations de denrées alimentaires, qui étaient de 561 millions de dollars en 1974, n’étaient plus que de 361 millions en 1975. Puisque la production agricole intérieure a diminué pendant la même période. la quantité de produits alimentaires disponibles pour la grande masse de la population s’est gravement amenuisée.

En même temps, la dette publique extérieure payable en devises, qui était de 3,60 milliards de dollars le 31 décembre 1974, a atteint 4,31 milliards un an plus tard (...). Dans les années à venir, la nation sera obligée de consacrer plus de 34 % de ses revenus d’exportations au remboursement de sa dette extérieure.

Néanmoins, le résultat le plus dramatique de la politique économique reste la montée du chômage. Avant le coup d’Etat, le taux du chômage au Chili était de 3,1 %, l’un des plus bas de tout l’hémisphère occidental. A la fin de 1974, il avait dépassé 10 % dans le Grand-Santiago et était encore plus élevé dans d’autres régions du pays. Les chiffres officiels de la junte et du F.M.I. montrent qu’à la fin de 1975 le chômage dans le Grand-Santiago avait atteint 18,7 % et 22 % dans d’autres régions (...). Selon les estimations les plus conservatrices, en juillet 1976, environ 2,5 millions de Chiliens (le quart de la population) n’avaient aucun revenu. Ils ne survivent que grâce aux dons de nourriture et de vêtements des organisations humanitaires et religieuses (...).

(...) La mortalité infantile, qui s’était réduite considérablement pendant les années de l’Unité populaire, a fait un bond de 18% dans la seule année qui a suivi le coup militaire, selon les chiffres de la commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine. Pour parer aux critiques exprimées dans ses propres rangs, la junte a établi un « programme d’emploi minimum » purement symbolique : il ne couvre que 3 % des travailleurs et paie des salaires de moins de 30 dollars par mois !

Cette politique économique a touché le plus impitoyablement la classe ouvrière, mais la débâcle généralisée a sérieusement affecté les classes moyennes aussi. La chute de la demande a fait s’envoler les espoirs des petites et moyennes entreprises, détruites et absorbées à présent par les monopoles auxquels elles étaient censées « faire concurrence ». A cause de l’écroulement de l’industrie automobile, des centaines de sous-traitants ont fait banqueroute. Trois grandes firmes du textile ne travaillent que trois jours par semaine ; plusieurs fabricants de chaussures, dont Calzados Bata, ont dû fermer leurs portes. Ferriloza, jusqu’ici l’un des plus gros fabricants de biens de consommation durables, a fait faillite.

(...) En 1972, sous l’Unité populaire, les employés et ouvriers recevaient 62,9 % du revenu national total ; 37,1 % allaient aux divers propriétaires. En 1974, la situation a été renversée la part des travailleurs n’était plus que de 38,2 %, alors que les propriétaires recevaient 61,8 %. En 1975, le F.M.I. estime que les salaires réels ont diminué d’environ 8 % et il est probable que cette tendance régressive dans la distribution des revenus nationaux s’est poursuivie en 1976. Cela signifie que, depuis trois ans, plusieurs milliards de dollars ont été pris dans la poche des travailleurs et placés dans celle des capitalistes et des propriétaires terriens. Telles sont les conséquences économiques des « remèdes » proposés par M. Milton Friedman et ses amis (...)

Un vernis de respectabilité

La concentration des richesses dans si peu de mains n’est pas un accident – c’est une règle. Ce n’est pas le résultat marginal d’une situation difficile comme on aimerait tant le faire croire, mais le fondement même d’un projet social. Il ne s’agit pas d’un échec économique mais d’un succès politique temporaire. Le véritable échec de cette coalition ne réside pas dans son apparente incapacité à redistribuer les richesses ou à trouver une voie vers la croissance et le développement (car ce ne sont pas là ses priorités) mais dans son incapacité à convaincre la majorité des Chiliens que sa politique est raisonnable et nécessaire. Bref, cette coalition n’a pas réussi à détruire la conscience politique du peuple chilien. Pour appliquer le plan économique dans le contexte chilien, il a fallu tuer des milliers de personnes, établir des camps de concentration, emprisonner plus de cent mille personnes depuis trois ans, supprimer les syndicats et les organisations populaires, interdire toute activité politique et toute liberté d’expression.

Les « boys de Chicago » ont étalé un vernis de respectabilité technique sur les projets d’un capitalisme des plus éculés et sur l’avidité politique de la vieille oligarchie terrienne et de la grande bourgeoisie faite dé monopolistes et de spéculateurs ; la contribution des militaires a été celle de la force brute pour réaliser leurs objectifs. Au Chili, la répression de la majorité et la « liberté économique » de petits groupes de privilégiés ne sont que les deux faces d’une même médaille (...).

Il existe une harmonie profonde entre les deux priorités centrales annoncées par la junte aussitôt après le coup : la « destruction du cancer marxiste » (...) et la mise en place d’une « économie privée » libre avec la maîtrise de l’inflation « à la Friedman ».

Il est absurde que ceux qui inspirent, soutiennent ou financent cette politique économique prétendent que leurs interventions sont « purement techniques » tout en faisant semblant de rejeter le système de terreur qu’elle exige pour réussir.

Paru dans Le Monde Diplomatique d'octobre 1976.