Le Qatar

Jihad made in USA, Mohamed Hassan (2014)
Jihad made in USA, Mohamed Hassan (2014)


La grosse tête


"Le Qatar a attrapé la même maladie que le Koweït dans les années 1990. A l'époque, cet Etat à peine plus grand que le Qatar ne savait plus quoi faire de son argent lui non plus. Il avait la folie des grandeurs et s'était même mis à défier l'Irak. Aujourd'hui, les Koweïtiens mettent en garde le Qatar et l'invitent à ne pas jouer au-dessus de ses capacités.

Tout comme l'Arabie saoudite, le Qatar a voulu s'appuyer sur des groupes islamistes  pour contrer l'influence des Etats nationalistes de la région. Il y a eu, au Moyen-Orient, toute une série d'évènements comme la disparition de Nasser, le déclin du mouvement révolutionnaire arabe ou la chute de Saddam Hussein qui ont laissé un vide et contribué à l'essor des pétromonarchies du Golfe. Ces dernières veulent à présent combler le vide et se positionner à l'avant-garde du monde arabe.

Mais le Qatar a vu trop grand. Sur certains dossiers comme l'Egypte, il est même entré en contradiction avec l'Arabie saoudite. De plus, la stratégie des pétromonarchies consistant à appuyer des mouvement jihadistes n'a pas donné entière satisfaction aux Etats-Unis. Ce qui explique, selon moi, pourquoi l'émir a dû laisser la place à son fils, emmenant ave lui son ambitieux Premier ministre. Tout comme le chef des renseignements saoudiens, le prince Bandar, qui a été prié de prendre la porte."


Une France sous influence, Vanessa Ratignier et Pierre Péan (2014)
Une France sous influence, Vanessa Ratignier et Pierre Péan (2014)

 

Qatar et islamisme


" "Le Qatar ne s'ingère pas dans les affaires du Mali et ne soutient aucune partie contre une autre déclare le ministre des affaires étrangères qatari (HBJ) lors  d'une conférence de presse à Doha le 29 janvier 2013. le Qatar a apporté assistance humanitaire au mali, l'année dernière avec l'aide du Comité international de la Croix-Rouge, et nous avons été accusé de distribuer des armes. Ce sont des fausses allégations, et notre mission n'a été qu'humanitaire."

Vraiment ? Le lendemain, Le Canard enchaîné, relayant les affirmations des services allemands et de militaires français, lâche une nouvelle bombe : "Deux avions gros-porteurs, en mission pour le Croissant-Rouge qatari, ont quitté précipitamment l'aéroport de Gao alors que les troupes militaires françaises se dirigeaient vers cette ville du Nord-Mali." "Ils étaient censés ne plus intervenir pour le moment", précise un membre du CICR - confirmant en creux l'intervention. Malgré la teneur de l'information, rares sont ses relais médiatiques. "L'affaire des deux avions de transport C-130 du Qatar pose la question centrale et récurrente du financement du terrorisme islamiste, de ses filières de recrutement et des camps d'entraînement, insiste Richard Labévière qui rappelle l'âpre bataille que se livrent Riyad et Doha pour le leadership de l'islam radical sunnite."



Al Jazeera 

     

"En 1991, la guerre du Golfe avait été retransmise en direct par CNN l'américaine, première chaîne info planétaire, qui en façonnait ainsi la perception. l'émir du Qatar l'a bien compris qui, à défaut de disposer d'une armée digne de ce nom (12 000 hommes), mise sur le "soft power", autrement dit l'influence. Grâce à la chaîne qu'il a lancée en 1996, l'émir Hamad al-Thani assoit son pouvoir.

"Hamad a vendu sa souveraineté au Américains contre un plat de lentilles", entendait-on dans les monarchies du Golfe au lendemain du putsch fomenté par Hamad contre son père. Le nouvel émir [jusqu'en 2013] entend se protéger contre les assauts de ses détracteurs, sécuriser son règne et s'affirmer face au rival saoudien. "Quand Hamad a renversé son père en 1995, il s'est définitivement brouillé avec l'Arabie saoudite, se remémore un industriel qui a longtemps travaillé avec les deux pays. Pour les Saoudiens qui vont continuer à soutenir Khalifa [l'émir déchu], le coup d'Etat a signifié la fin du régime." Ils ont ainsi appuyés en sous-main la tentative de contre-putsch de l'ancien émir contre son fils en 1996, tandis que les heurts s'accumulaient aux frontières qataro-saoudiennes. "Quand j'ai renversé mon père, a confié l'émir Hamad à son ancien confident Anis Naccache, Ryad voulait ramasser l'émirat. J'ai envoyé HBJ [le Premier ministre] aux Etats-Unis. Il a arrêté la progression des Saoudiens qui avaient déjà raflé 100 kilomètres carrés de mon territoire. Les Etats-Unis m'ont sauvé..." Entre Doha et Ryad la guerre est déclarée. Et contre son rival, le Qatar mobilise Al Jazeera, chaîne arabe tout info, lancée en novembre 1996. "Entre 1995 et 2000, l'Arabie saoudite a té le principal problème du Qatar, contextualise Mounir Chafiq, un intellectuel palestinien. L'émirat était en confrontation avec Ryad, Le Caire et Damas. Al Jazeera a d'abord été créée pour critiquer ces pays."


 

     "Depuis sa prise de pouvoir en 1995, Hamad bin Al-Thani n'a qu'un seul ami, l'Amérique. C'est à l'ombre du grand parapluie des Etats-Unis que le jeune homme de 44 ans a pu renverser son père. Bien sûr, ce dernier, en 1991, n'avait pas été assez fou pour refuser de participer à la guerre du Golfe. Mais son engagement contre Saddam Hussein ne fut que symbolique. Trois mois après les bombardements de l'Irak, Khalifa reconstruisait des lycées à Bagdad. Pour Washington, cet émir trop absent, insaisissable, n'est plus un ami totalement sûr dans une zone où la confiance doit être absolue.

Ministre des Affaires étrangères dès 1995, Hamad bin Al-Thani, dit "HBJ", cousin du prince héritier, joue le premier rôle dans ce coup d'Etat. Pas très compliqué de monter un "coup" dans ce pays dont c'est la culture. Mais comment obtenir la "neutralité positive" de Washington et celle du voisin saoudien ? Le très malin HBJ prend langue avec un Libanais qui fait commerce à Doha. Cet homme d'affaires très implanté aux Etats-Unis lui propose une solution: "Je me rend en Amérique pour discuter avec les membres les plus puissants de l'AIPAC, l'association qui représente le lobby juif auprès des parlementaires américains. Voici mon plan : je demande à ces amis de plaider la cause de Hamad auprès de Bill Clinton afin qu'il le laisse renverser son père en douceur. La contrepartie sera l'engagement, par le nouveau monarque, de reconnaître Israël et de faciliter le règlement du conflit avec les Palestiniens." Marché conclut, le commis voyageur part pour Washington. Son plan fonctionne. Le Département d'Etat accepte, permettant au passage de donner une petite leçon à l'Arabie Saoudite, qui renâcle contre la présence de troupes américaines sur son territoire. A l'instant fatidique, les arrogants Saoudiens, qui détestent Hamad, sont bel et bien contraints de regarder ailleurs. [...]

Khalifa, malgré ses malles pleines de milliards, perd son trône, Hamad est calife. A la promesse faite à l'Amérique, le nouveau roi ne se dérobe pas. [...] Doha reconnaît l'existence d'Israël et ouvre des représentations diplomatiques. Une révolution dans le monde arabe et singulièrement dans le Golfe."

 

 

     "HBJ a transformé Doha en station de repos pour la plupart des extrémistes du globe. La seule condition d'admission est d'être islamiste. Outre un bureau de représentation des Talibans, on trouve le Front islamique du salut algérien, plusieurs branches de fous de Dieu Tchétchènes, des Syriens intégristes, et la liste de ces avatars est sans limite.

Vladimir Poutine est le seul à mal digérer cet oecuménisme. Enragé de savoir que l'ancien président tchétchène, le terroriste islamiste Zelimkan Iandarbiev, a ouvert une antenne à Doha, le patron du Kremlin envoie une équipe du FSB, le successeur du KGB, pour lui régler son compte. A l'heure du repas, une explosion met fin à la vie de ce saint homme. La fumée de la dynamite dissipée, deux agents de Poutine sont rattrapés par une patrouille : à Doha la police est rapide, elle roule en Porshe ou en Lamborghini. Quelques temps plus tard, imprudent, HBJ laisse partir pour Moscou une équipe sportive qui doit représenter le Qatar. Bien informé, Poutine lui-même téléphone à HBJ : "Si vous voulez retrouver votre équipe au complet, relâchez nos deux Russes !" Et Doha a docilement laissé filer les exécuteurs du Tchétchène."

 

 

     "Le 12 juin 2012, Human Rights Watch, la principale ONG internationale qui veille sur l'état des droits de l'homme dans le monde, publiait un rapport fracassant sur la situation du million et demi d'immigrés travaillant au Qatar. Chacune de ces 146 pages constitue une honte. Où des centaines de milliers de migrants, pour la plupart venus d'Asie du Sud-Est, "sont menacés d'être gravement exploités et abusés, parfois jusqu'au travail forcé". Le rapport s'intitule Construire une meilleure Coupe du monde : protéger les travailleurs migrants du Qatar avant la coupe de la FIFA en 2022. En gros, si l'émirat s'entête à traiter les ouvriers comme il le fait depuis des années, l'émir Al-Thani va tout droit vers le mondial du clash. Aucun Etat civilisé, aucune association humaine, et même la peu scrupuleuse Fédération internationale de football, ne peut fermer les yeux sur l'esclavagisme qui  menace à Doha, alors que les bras de centaines de milliers d'immigrés sont indispensables à la construction des arènes de cette compétition universelle.

Dans son rapport, Human Rights Watch analyse d'abord ce système d'exploitation si solidement implanté. Outre la confiscation de son passeport, l'ouvrier est attaché à "son" patron comme la chèvre au piquet. Il lui est impossible de claquer la porte et d'aller travailler ailleurs. [...] Le rapport relève l'existence d'un incroyable "permis de sortie", qui contraint tout salarié à rester au Qatar si tel est le désir de son "maître". Hussein Al-Mulla, sous-secrétaire au ministère du Travail, a annoncé la fin possible de ce système, qui serait remplacé par un "contrat entre la firme et son salarié". Parole à laquelle personne ne peut croire tant que la législation qatarie, toujours en vigueur, légalise un système digne du XVIIIème siècle colonial."

 

 

     "Le vrai poison, venu des sables du mali et qui risque peu à peu de s'instiller dans les relations entre Paris et Doha, trouve sa source dans l'intervention française lancée en janvier 2013. Première étape de la croyance, l'Elysée refuse d'admettre que l'ami qatari puisse, épousant ainsi la cause des djihadistes du Mujao, faire la charité à Gao et ailleurs. Hélas, sous la signature de Claude Angeli, Le Canard enchaîné, chaque semaine, égraine des informations qui confirment ce triste double jeu. Colère de l'émir, il expédie son ambassadeur au Quai d'Orsay où on le surnomme "Pater dolorosa". Diffamation, hurle l'Excellence. Aux affaires étrangères, une administration qui n'a pas bougé depuis le règne de Nicolas Sarkozy, on explique sur le ton qu'on réserve aux grands malades qu'en France il est encore difficile de censurer un journal. Mais les larmes de l'ambassadeur continue de couler. On alerte donc l'Elysée. Au Palais, on trouve la solution : "Nous allons demander à la DGSE de laver la réputation du Qatar"... Et ça marche. Transformée en attachée de presse de Doha, la DGSE demande à Georges Malbrunot, un ami journaliste, de publier un message : "La DGSE dément avoir jamais découvert le moindre indice mettant en cause le Qatar dans le financement des djihadistes au Nord-Mali." Ouf ! L'amitié franco-qatarie résiste aux méchantes rumeurs."