Pétrole et énergies

Blythe Master, Pierre Jovanovic (2011)
Blythe Master, Pierre Jovanovic (2011)

 

Hyper-spéculation

 

"Bloomberg avait écrit fin décembre 2009 qu'il y avait "une file de 40 kilomètres de tankers, assez pour bloquer la manche (...) ces tankers vont vider 26% du brut qu'ils stockent depuis 6 mois". Jolie spéculation... Car il faut savoir que "les traders ont réservé un nombre record de pétroliers pour le début de l'année", ce qui a fait dire à un spécialiste londonien "le marché des tankers défie les lois de la gravité". Fin novembre 2009, 168 tankers étaient remplis de brut et attendaient le bon moment... Le calcul des banques est simple : prix du brut + frais de transport x nombre de jour égal ou supérieur au prix d'achat...

En novembre 2009, le Daily Mail avait révélé que des tankers, battant pavillon du Liberia, des Bahamas, etc., remplis de pétrole, tournaient en rond depuis trois mois au large de l'Angleterre, attendant que le prix du brut arrive au montant voulu par leurs spéculateurs de commanditaires. C'était La Solitaire du Brut avec Goldman Sachs comme principal sponsor..."

 

De la Françafrique à la Mafiafrique (2004), François-xavier Verschave, Editions tribord.
De la Françafrique à la Mafiafrique (2004), François-xavier Verschave, Editions tribord.

 

     "L'Angola, c'est l'Irak ou le Koweït de l'Afrique : un pays qui a des gisements pétroliers gigantesques au larges de ses côtes. Ce pays était en guerre civile depuis son indépendance en 1975. Lors du procès Elf, on a eu confirmation de ce que j'avais déjà écrit il y a plusieurs années : la France et Elf armaient les deux côtés de la guerre civile. Quand j'ai commencé à découvrir que la France finançait un côté d'une guerre civile, j'ai été scandalisé ; quand j'ai vu qu'elle en finançait deux, j'ai été encore plus étonné ; et quand j'ai vu que c'était systématique, je me suis dit : "Bon, c'est quelque chose qui effectivement défie l'entendement". Mais c'est comme ça qu'on traite les pays d'Afrique. C'est comme ça qu'on traite les pays du tiers-monde, et il faut oser regarder ça en face. Donc, en ce qui concerne l'Angola, la France finançait les deux côtés de la guerre civile, Monsieur Tarallo finançait le gouvernement tandis que monsieur Sirven finançait la rébellion Unita. Alors, évidemment, cette guerre civile pouvait durer longtemps. Et c'est toujours le même principe : on affaiblit un pays, ce qui réduit sa capacité de négocier la vente de son pétrole, etc.

Dans ce pays, il y a donc d'énormes gisements pétroliers, et là il faut se partager le gâteau. On fait ce qu'on appelle des consortiums, c'est à dire des camemberts. Dans un gisement classique, vous avez 42,5% pour TotalElf, et 42,5% pour une firme américaine ou britannique. Là, vous vous apercevez que le discours anti-américain de la Françafrique c'est vraiment du pipeau, parce que dès qu'il s'agit de choses sérieuses, on se réconcilie. Mais le plus intéressant, ce sont les 15% restants. Dans ces 15%, vous avez par exemple 10% pour une firme qui s'appelle Falcon Oil. Falcon Oil, c'est monsieur Falcone. Ce vendeur d'armes qui n'est pas plus pétrolier que vous et moi, a fondé une firme pétrolière. Où ça ? Aux Etats-Unis. Et ce proche de Pasqua, le pourfendeur des Américains, a aussi été le premier contributeur de la campagne de Bush, à égalité avec le PDG d'Enron. Donc, 10% du gisement pour un vendeur d'armes. Et 5% pour une firme de mercenaires... Vous voyez ainsi que dans l'exploitation des plus grands gisements de la planète sont inscrits, quasi génétiquement, la fourniture de 15% de biens et services de guerre : des armes et des mercenaires. Et vous vous étonnez après ça que la quasi-totalité des pays pétroliers africains soient plus ou moins constamment en guerre civile ? Il n'y a pas de quoi s'étonner : les armes et le pétrole, ça va en permanence ensemble."

 

La marche irrésistible du nouvel ordre mondial, Pierre Hillard (2013)
La marche irrésistible du nouvel ordre mondial, Pierre Hillard (2013)

 

 "Une caractéristique relie le bloc européen et le bloc musulman. Nous avons évoqué le cas du "Bagdad-Bahn". Il s'agissait pour le IIe Reich de construire une longue voie ferrée qui, tel un long cordon ombilical, partait de Hambourg pour atteindre l'actuel Koweït. Le contrôle de la production et de l'acheminement du pétrole se faisait au profit de Berlin. Dans cette affaire, la thalassocratie anglaise était la grande perdante. Avant le choc décisif de 1914, toute une série de guerres soutenues en sous-main par l'Angleterre secouait les Balkans. La Serbie était le talon d'Achille de l'Allemagne car la jonction du Bagdad-Bahn entre l'Europe et le monde musulman se faisait dans une zone géographique échappant à l'autorité de Berlin. Londres s'appuyait sur cette faiblesse pour bloquer, du moins ralentir, le projet allemand. La guerre de 1914-1918 fut l'action déterminante permettant à l'Angleterre de mettre à bas le projet allemand.

En mars 1999, l'OTAN attaquait et détruisait la Yougoslavie. Peu de personnes ont compris que nous repassions sur le chemin de Sarajevo de 1914. En effet, au début de la décennie 1990, les entités fédérées yougoslaves slovènes et croates proclament leur indépendance avec le soutien de l'Allemagne, en particulier de son ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher. Il est vrai que Berlin soutient ces mouvements séparatistes entre autre les Albanais du Kossovo. La destruction de la Yougoslavie de Milosevic est due au refus de ce dernier de se plier aux injonctions de l'Union européenne, de l'OTAN et des Etats-Unis, afin de favoriser le passage d'oléoducs et de gazoducs en provenance du Proche-Orient et du Caucase (Bakou) avec présence militaire américaine...bref, de rentrer dans le moule. La Serbie yougoslave représente la jointure entre l'Europe et le Proche et le Moyen-Orient en matière de connexions des hydrocarbures au même titre que la Serbie de 1914 représentait le point d'accroche permettant au Bagdad-Bahn de relier le Proche et Moyen-Orient aux territoires centraux européens dominés par l'Allemagne de Guillaume II. L'écrasement de la Serbie a permis la réalisation des projets euromondialistes avec mise en place d'une énorme base américaine, véritable vigie de surveillance du trafic des oléoducs et gazoducs (corridors énergétiques) et de contrôle de la zone, nommée Bondsteel."

 

Iran, destruction nécessaire,Jean-michel Vernochet, Xenia (2012)
Iran, destruction nécessaire,Jean-michel Vernochet, Xenia (2012)

 

     "Les investissements à moyen et long termes pour la recherche et l'exploitation de nouveaux gisements, de plus en plus difficiles d'accès et de conditions d'extraction (par grands fonds et au sein de roches mères problématiques, schistes ou sable bitumineux), le formatage de toute l'activité humaine et de l'économie par et sur les énergies fossiles a créé une dépendance qui ne peut être rompue ex abrupto sans détruire du même coup la totalité du système industriel et social. Les énergies fossiles conditionnent in fine tous les aspects de la vie humaine ; d'elles dépendent non seulement la vie économique, mais la vie tout court ; en cas de défaillance pétrolière, toute la machine sociétale tomberait en panne, eu égard à sa totale dépendance : tous les secteurs d'activité, production, commercialisation, distribution, services en sont étroitement tributaires. Un seul exemple : la fin du pétrole signifierait la disparition des intrants agricoles de synthèse induisant presque aussitôt pénuries, disettes, flambées des cours, émeutes de la faim et marquerait le commencement d'un redoutable "hiver alimentaire" sur la planète entière."

 

Black list, Kristina Borjesson , Les Arènes (2003).
Black list, Kristina Borjesson , Les Arènes (2003).

 

     "Qui, parmi les grands médias, seraient prêt à commander demain une enquête qui viendrait actualiser l'History of the Standard Oil Company d'Ida Mae Tarbell ? Ce deuxième volume pourrait, par exemple, revenir sur la responsabilité de la compagnie pétrolière dans la conspiration qui a dans les années 1930 et 1940, abouti à torpiller les projets relatifs à la mise en place des lignes de métro dans plus d'une centaine de villes américaines ; ce que certains considèrent comme le plus grave crime économique de l'histoire américaine*.

La suite de cette History of the Standard Oil Company révélerait aussi des relations déloyales (mais juteuses) que la compagnie a entretenues avec l'Allemagne nazie avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1933, par exemple, la Standard Oil du New Jersey a investi deux millions de dollars en Allemagne pour aider ce pays à fabriquer de l'essence à des fins militaires. Après l'accession d'Hitler au pouvoir, la firme a cédé à l'Allemagne les brevets d'un composant de base du carburant pour avions. En 1942, après l'entrée en guerre des Etats-Unis, alors que les américain connaissaient les tickets de rationnement et faisaient la queue aux stations-service, la Standard Oil a expédié du carburant à l'ennemi en passant par la Suisse**.

Enfin, ce deuxième tome expliquerait comment la Standard Oil est parfaitement informée, depuis 1920, des dangers pour la santé que présente l'essence au plomb. Cela ne l'a pas empêché d'en poursuivre la commercialisation jusqu'en 1986, date à laquelle ce carburant a été interdit."

 

*En 1949, la Standard Oil de Californie a été condamnée, pour conspiration à une amende de 5000 dollars chacune.

** Cf. Charles Higam, Trading with the Enemy, Delacorte, New York 1982; Jeffrey Udon, "The profit of genocide", Z magazine, mai 1996.