Irak

De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis (2004) Noam Chomsky, Editions Agone.
De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis (2004) Noam Chomsky, Editions Agone.

 

 

     "Les Irakiens savent pertinemment que l'Irak a été créé par les Britanniques et que le tracé de ses frontières visait à garantir que la Grande-Bretagne (et non la Turquie) contrôlerait le pétrole du nord de l'Irak. Pour assurer la dépendance du pays, l'accès à la mer devait être bloqué efficacement grâce à la création de la principauté du Koweït administrée par les Anglais. On accorda à l'Irak l'indépendance, une constitution, etc. Mais les Irakiens n'eurent pas à attendre que les documents secrets soient rendus publics pour comprendre que les Britanniques imposaient en Irak, comme ailleurs, un régime arabe de façade, leur permettant d'exercer le pouvoir sous couvert de divers "fictions constitutionnelles"."

 

 

   "Au cours d'un débat télévisé organisée dans le but de justifier le plan d'attaque contre l'Irak, les responsables gouvernementaux, Albright et Cohen, n'ont cessé de rappeler la dernière atrocité irakienne en date : Saddam s'était rendu coupable d'"utiliser un armement de destruction massive contre ses voisins et son propre peuple". Il s'agit là manifestement de son crime le plus abominable. "Il nous faut absolument insister sur le fait que les Etats-Unis et le monde civilisé ne peuvent traiter avec un homme capable d'utiliser des armes de destruction massive sur son propre peuple, sans parler de ses voisins", déclarait Madeleine Albright en répondant avec indignation à un intervenant qui l'interrogeait sur le soutien américain à Suharto. Peu après, le sénateur Lott accusait Kofi Annan de cultiver des "relations personnelles avec un massacreur" et reprochait à l'administration de continuer à faire confiance à un individu capable de tomber aussi bas. Propos singulièrement éclairants. Mis à part le fait que Cohen et Albright ne répondent pas à la question posée, ils oublient simplement de mentionner -et les commentateurs ont été assez gentils pour ne pas leur en parler- que les faits qu'ils semblent trouver désormais abominables n'avaient pas suffi auparavant à faire de l'Irak "un Etat voyou". Quant à Lott, il se garde bien de rappeler que ses héros préférés, Reagan et Bush, entretenaient des relations exceptionnellement chaleureuses avec le "massacreur". De fait, personne ne fit de discours passionné en faveur d'une attaque militaire après que Saddam eut gazé des Kurdes à Halabja en 1988. Bien au contraire, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne confirmèrent leur soutien au massacreur considéré alors comme "notre genre de type"."

 

 

  "Une équipe d'investigation, envoyée en 1988 par la commission sénatoriale des relations extérieures, découvrit des "preuves confondantes de l'usage intensif d'armes chimiques contre les populations civiles". Elle dénonçait le fait que, l'Occident ayant accepté de voir l'Irak utiliser de telles armes contre l'Iran, Saddam s'était cru autorisé également -à juste titre- à en user contre son propre peuple en toute impunité, contre les kurdes, plus exactement, qui ne sont certes pas le "peuple" de cette brute. Le président de cette commission, Claiborne Pell, rappelait le Décret sur la prévention des génocides de 1988, qui assimile le silence "quand des gens sont gazés" au crime de "complicité". Un peu comme lorsque "le monde se taisait quand Hitler entamait une politique qui devait mener à la quasi-élimination de tous les juifs d'Europe". Il ajoutait : Nous ne pouvons pas rester à nouveau silencieux devant un tel génocide." L'administration Reagan s'opposa catégoriquement à des sanctions et fit en sorte que l'affaire ne s'ébruite pas tout en accroissant son aide au "massacreur". [...]

En Janvier 1991, tandis que grondaient les tambours de guerre, la Commission internationale des juristes faisait remarquer à la Commission onusienne des Droits de l'homme qu'"après s'être rendu coupable des plus flagrants abus sur sa propre population sans essuyer le moindre reproche de la part des nations unies, l'Irak avait dû en conclure qu'il pouvait faire ce qu'il lui plaisait". Dans ce contexte, "Nations unies" signifie tout particulièrement Etats-Unis et Grande-Bretagne. [...]

Le soutien de Washington à Saddam atteignit de tels extrêmes qu'on fut prêt à passer l'éponge sur l'attaque de la frégate américaine Sark par l'aviation irakienne, causant la mort de 37 membres d'équipages, un privilège dont seul Israël avait joui jusqu'alors (dans l'affaire de l'USS Liberty). Ce fut le soutien déterminant de Washington à Saddam (bien après les crimes qui choquent le Congrès) qui conduisit à la capitulation de l'Iran devant "Bagdad et Washington", selon la conclusion à laquelle est arrivé Dilip Hiro dans son histoire de la guerre Iran-Irak. [...]

Saddam fut également appelé à rendre les services habituellement attendus d'un Etat client :"par exemple l'entraînement de plusieurs centaines de Libyens expédiés en Irak par Washington dans le but de renverser le régime de Kadhafi, comme l'a révélé un ancien conseiller de Reagan à la Maison-Blanche, Howard Teicher".

 

 

  "Tout comme on pouvait s'y attendre la guerre [la deuxième guerre du Golfe en 2003]  a accru la menace terroriste. Les spécialistes du Moyen-orient qui prennent le pouls du monde musulman ont été sidérés par la recrudescence d'un "islam jihadiste" qui était en déclin. Le recrutement des réseaux d'Al-Qaida a augmenté. L'Irak, qui n'avait auparavant aucun lien avec le terrorisme, est devenu selon Jessica Stern (spécialiste du terrorisme et enseignante à Harvard), un "havre pour les terroristes", subissant son premier attentat suicide depuis le XIIIème siècle. En 2003, les attentats suicides dans le monde atteignirent leur record historique."