Drogue

L'Etat profond américain, Peter Dale Scott (2015)
L'Etat profond américain, Peter Dale Scott (2015)


CIA et Drogue

 

« En 2004, le magazine Time et le journal USA today publièrent d’importants articles sur deux principaux trafiquants de drogue afghans – Haji Juma Khan et Haji Bashir Noorzai. Ils y étaient accusés de soutenir al-Qaïda, et Khan aurait même « aidé cette organisation à mettre en place un réseau de trafic de l’héroïne afghane, qui était aussi vendue à des acheteurs à travers le Moyen-Orient, l’Asie et l’Europe ». Plus tard, il sera révélé que ces deux trafiquants étaient tous deux des agents étrangers de la CIA, et qu’Haji Juma Khan «  recevait d’importantes sommes d’argent de la part des Etats-Unis » - y compris lorsqu’il aurait aidé al-Qaïda à mettre en place des réseaux de narcotrafic.

 

Désormais, il n’est même plus surprenant de découvrir que les USA ont abondamment financé un trafiquant de drogue, qui lui-même soutenait les talibans et al-Qaïda. Cette alliance n’est pas plus étrange que celle qui avait été nouée par la CIA au Venezuela dans les années 1990, durant la « guerre contre la drogue ». A cette époque, l’Agence mit sur pied une unité anti-drogue dans ce pays, puis elle aida ensuite son chef – le général Ramon Guillen Davila – à introduire clandestinement aux Etats-Unis au moins une tonne de cocaïne pure via l’aéroport international de Miami.

 

Au vu de ces nombreuses affaires, il serait facile d’en déduire que le Pentagone et la CIA utilisent intentionnellement les drogues pour cofinancer des réseaux ennemis, dont l’existence justifie leurs opérations extérieures. Néanmoins, je doute qu’un objectif aussi cynique et machiavélique ait été un jour consciemment formulé par les décideurs de Washington.

 

Il est plus probable que ce phénomène soit une conséquence inévitable des méthodes répressives dans la conduite des opérations clandestines Au sein des services secrets, l’accent est mis sur l’importance de recruter des agents étrangers ; et dans des zones instables où la gouvernance s’avère défaillante, les trafiquants de drogue – qui disposent d’une abondance de fonds et de leurs propres réseaux de répression – sont les recrues les plus intéressantes pour la CIA. En retour, ces trafiquants sont heureux de devenir des agents étrangers des Etats-Unis, puisque ce statut leur confère – au moins temporairement – une immunité vis-à-vis des poursuites que pourrait lancer ce pays. »

 

American war machine (2012), Peter Dale Scott, Editions Demi lune.
American war machine (2012), Peter Dale Scott, Editions Demi lune.

 

     "Afin de comprendre l'implication de la CIA dans le trafic de drogue de l'Asie du Sud-Est après la seconde guerre mondiale, il est nécessaire de revenir sur la politique de l'opium conduite par l'Empire britannique au XIXème siècle. Les démarches du gouvernement du Siam visant à interdire de fumer cette drogue prirent fin en 1852. En effet, le roi Mongkut (Rama IV), cédant aux pressions britanniques, établie cette année-là une Franchise royale de l'opium (Royal Opium Franchise), dont la gestion fut confiée à des entrepreneurs chinois du Siam. Trois ans plus tard, en vertu du traité inégal Bowring, le royaume du Siam accepta que l'opium britannique puisse être exempté de droits de douane, à la condition expresse qu'il ne soit vendu qu'à la Franchise royale. (Un an plus tard, en 1856, un accord similaire fut négocié entre la Thaïlande et les Etats-Unis.) La culture du pavot devint une source d'enrichissement et de puissance pour le gouvernement royal thaïlandais, mais aussi pour les sociétés secrètes (ou triades) qui la géraient. La dépendance à cette drogue eut également comme effet d'ouvrir le Siam au capitalisme occidental, en attirant "les paysans dans l'économie fiduciaire comme des consommateurs modernes"."

 

  

     "Le soutien initial de l'OPC [organisation secrète à l'intérieur de la CIA] et de la CIA pour ce programme, incarné par le rétablissement d'un important trafic de drogue depuis l'Asie du Sud-Est, contribua à institutionnaliser ce qui allait devenir une tendance récurrente de l'Agence [la CIA] : collaborer secrètement avec des groupes financés par la drogue pour combattre partout où l'accès des Etats-Unis au pétrole et à d'autres ressources semblait menacé (en Indochine des années 1950 jusqu'aux années 1970 ; en Afghanistan et en Amérique centrale dans les années 1980 ; en Colombie dans les années 1990 ; et de nouveau en Afghanistan en 2001).

L'utilisation de tels alliés, en contradiction avec la politique anti-drogue artificielle de Washington, devait rester secrète. Concrètement, cela signifie que d'importants programmes, ayant des conséquences sur le long terme, furent lancés et administrés par de petites factions liées aux renseignements US. Celles-ci étaient quasiment invisibles à Washington, et encore moins identifiables par le peuple américain. Par conséquent, ces cliques regroupant des individus de même sensibilité, travaillant sans difficulté avec des trafiquants de drogue et d'autres criminels, participèrent à une véritable cabale. Celle-ci était soutenue par des groupes élitistes, qui évoluaient à des niveaux supérieurs."

 

 

"la production d'opium en Afghanistan a plus que doublé depuis l'invasion de ce pays par les Etats-Unis en 2001. Mais la responsabilité US pour le rôle prédominant de l'Afghanistan dans le trafic mondial d'héroïne aujourd'hui n'est qu'une résurgence de ce qui s'était déroulé entre les années 1940 et 1970 en Birmanie, en Thaïlande et au Laos. Ces pays sont aussi devenus des acteurs majeurs du trafic de drogue international grâce à l'aide de la CIA (après celle des Français, concernant le Laos), une aide favorisant ceux qui seraient restés de simples trafiquants locaux sans cette intervention de l'Agence."

 

 

"Le sénateur Jack Blum a décrit le rôle des Etats-Unis et de l'Argentine dans le coup d'Etat [ en Bolivie en 1980, coup d'Etat surnommé le Cocaïne coup] :

     Sous l'administration Carter, alors que les droits de l'Homme étaient devenus une priorité publique, nous avons discrètement encouragé d'autres pays à agir à l'encontre de ces principes. Le sous-comité enregistra le témoignage remarquable d'un ancien employé civil du gouvernement militaire argentin, leandro Sanchez-Reisse, qui décrivit en détaille les actions entreprises dans le cadre de la lutte anticommuniste. Il affirma au sous-comité que les militaires argentins utilisaient les profits engendrés grâce à la cocaïne bolivienne pour financer un bataillon anticommuniste qui opérait sur tout le continent. Il déclara au sous-comité qu'il avait mis sur pied une opération de blanchiment d'argent à Fort Lauderdale pour transférer les fonds au bataillon secret. Il avançait que notre gouvernement l'avait aidé dans son entreprise."

 

 

"La connexion narcotique globale n'est pas une simple connexion latérale dans la relation entre les agents de terrain de la CIA et leurs contacts impliqués dans le trafic de drogue. C'est plus exactement un complexe financier mondial, source d'argent sale réunissant des personnalités du monde de l'entreprise, de la finance, de la politique ainsi que des hommes issus du crime organisé. Elle exerce son influence politique en rendant service, en fournissant de l'argent sale ou des prostitués à des politicien partout dans le monde, y compris aux dirigeants des deux grands partis américains. En résulte, un système pouvant être qualifié d'empire voilé et qui, dans sa quête de profit et de nouveaux marchés, subvertit les gouvernements étrangers sans proposer une alternative progressiste."

 

 

"Un rapport d'une commission d'enquête du Sénat [américain] a estimé "qu'entre 500 et 1000 milliards de dollars de recettes criminelles sont blanchis par les banques chaque année, la moitié de ces fonds circulant à travers les banques des Etats-Unis." En 2004, l'Independent de Londres rapporta que le trafic de drogue constituait "le troisième marché global, en terme de liquidités, après le pétrole et le commerce des armes"."

Black list, Kristina Borjesson, Les Arène (2003)
Black list, Kristina Borjesson, Les Arène (2003)


     "Pendant cette période [les années 70], nos services [ la DEA] comprennent progressivement que la CIA ne se contente pas de protéger des narcotrafiquants qui, en réalité, travaillent pour son compte : elle organise aussi, sur les vols réguliers de lignes aériennes qu'elle détient (comme Air America), l'acheminement de la drogue depuis les quatre coins de l'Asie du Sud-Est ; officiellement afin de soutenir nos "alliés" dans ces pays. Elle utilise encore ses comptes bancaires pour blanchir l'argent généré par ce gigantesque trafic."

 

     "A la fin de la guerre du Vietnam, la CIA étend sa politique de protection des narcotrafiquants à d'autres zones géographiques. Dans toute l'Amérique latine, les "narcos" exercent une influence politique et économique grandissante, ce qui leur vaut l'intérêt de la CIA et des autres agences américaines de renseignement. En 1972, de hauts responsables du gouvernement panaméen ont recours à leur statut de diplomates pour faire passer d'importantes quantités de drogue aux Etats-Unis. Un nom revient systématiquement, parmi les personnages impliqués : celui d'un certain Manuel Noriega [futur "chef d'Etat" du Panama]. L'enquête fait apparaître que celui-ci est protégé par la CIA."

 

     "Théoriquement, la loi fédérale réprime très lourdement quiconque protège les activités de narcotrafiquants. "Ceux qui détournent les yeux lorsqu'ils sont témoins d'un trafic de drogue sont tout aussi coupables que les trafiquants eux-mêmes", a un jour proclamé le président Georges Bush senior. Quelques années plus tôt, alors qu'il dirigeait la CIA, le même Georges Bush avait personnellement autorisé le versement d'un salaire à manuel Noriega, en qualité d'agent occulte de l'Agence. Le dictateur en herbe, connu comme un trafiquant notoire, apparaissait alors dans plus de quarante dossiers traités par la DEA."

 

     "Le 17 juillet 1980, des narcotrafiquants prennent le pouvoir en Bolivie. C'est "le putsch de la cocaïne". A cette époque ce pays fournit pratiquement 100% de la cocaïne qui pénètre aux Etats-Unis. A l'occasion de ce coup d'Etat, le plus sanglant de l'histoire du pays, des mercenaires et des "narcos" recrutés par la CIA (et surnommés "les anges de la mort") renversent la présidente démocratiquement élue, Lidia Gueiler (une "gauchiste" selon la CIA), que Washington ne veut pas voir à la tête du pays. Arrivés au pouvoir, les "narcos" profitent de l'occasion pour liquider leurs concurrents, ainsi que tous les informateurs présumés de la DEA. Ils intensifient la culture de la coca, afin de satisfaire la hausse vertigineuse de la demande américaine. Pour mener à bien leur projet, ils créent une organisation tentaculaire, bientôt surnommée La Corporacion, qui n'est rien moins que "l'Opep de la cocaïne".

Au lendemain du coup d'Etat, la production de cette drogue progresse dans des proportions spectaculaires, au point de bientôt dépasser la demande. Les prix baissent, les Etats-Unis ont le nez dans la coke, et bientôt c'est le crack qui déboule dans les quartiers populaires. Le 17 juillet 1980 marque un jour noir dans l'histoire des Etats-Unis : peu d'évènements, en effet, lui ont infligés des dégâts aussi profonds et durables que le putsch des "narcos" boliviens.

 

     " Depuis les années 70, aux quatre coins de la planète, la CIA et le département d'Etat protègent un nombre croissant de narcotrafiquants dont le rôle politique est loin d'être mineur : les moudjahidines d'Afghanistan, les cartels de la cocaïne en Bolivie, les plus hauts dignitaires de l'Etat mexicain, les magnats panaméens passés maître dans l'art du blanchiment, la Contra nicaraguayenne, la droite colombienne alliée aux "narcos"..."