Construction Européenne


Traité de l’Elysée (1963)

  

« Signé en 1963 par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, le traité était censé incarner un pas de deux de circonstance : face à l’Empire américain triomphant, de nouvelles règles du jeu furent posées. Il fallait alors que l’Allemagne et la France se soutiennent mutuellement, qu’elles se promettent fidélité afin de donner de solides fondations à l’Europe naissante. C’était sans compter la duplicité allemande…

 

L’Allemagne avait d’autres ambitions Tout en feignant de regarder dans la même direction, elle ne visait pas le même horizon que la France de De Gaulle : le chancelier allemand souhaitait à l’époque une coopération plus étroite avec les Etats-Unis. A contrario, le souci premier du Général fut d’éviter à tout prix la tutelle américaine, qui annihilerait alors fatalement la souveraineté et donc la liberté des Etats. Il nous mettait d’ailleurs en garde à l’époque sur les dangers d’un organe de gestion supranational. Le traité fut certes ratifié, mais le Parlement allemand (Bundestag) y adossa un préambule castrateur imposant la fidélité de Bonn à l’égard des Etats-Unis et de l’OTAN. De Gaulle qualifia alors l’amitié franco-allemande de « cordiale virtualité », doux euphémisme pour évoquer un projet mort-né. Le duo se transforma donc en ménage à trois, assorti d’une incompatibilité d’humeur entre la France et les Etats-Unis. Vous l’aurez compris, il était alors hors de question de permettre à la future entreprise européenne de compromettre l’ascension de l’hégémonie américaine, en laissant le vieux continent vierge de toute ingérence.

 

Au fil des ans, le traité fut vidé de sa substance, jusqu’à son complet anéantissement aujourd’hui. Et pour cause, en 2004, le chancelier « socialiste » Gerhard Schröder signa avec George W. Bush l’Alliance germano-américaine pour le XXIe siècle visant entre autres l’instauration d’un marché transatlantique courant 2015. Force est de constater que l’adoption de cette nouvelle configuration est imminente, parachevant, via le carcan européen, la mise sous tutelle économique intégrale de ses ressortissants.

 


Grand projet atlantiste

  

     "Dès 1962, les milieux politiques influents dans l'administration Kennedy avaient proposé une alternative à l'affirmation d'une Europe indépendante incarnée par la collaboration grandissante entre l'Allemagne d'Adenauer et la France du Général De Gaulle.

Un groupe de conseillers politiques, provenant de l'administration américaine et de la CIA, formulèrent une contre-proposition à la vision franco-germanique d'une Europe forte et indépendante. Ils l'appelèrent leur "Grand projet atlantiste".

Avec une rhétorique chaleureuse favorable à l'Europe de Jean Monnet, l'essence de la politique de Washington consistait à ouvrir le nouveau marché commun aux importations américaines et à l'arrimer fermement à l'alliance militaire de l'OTAN dans laquelle les voix américaines et britanniques prédominaient. Le plan de Washington impliquait aussi un soutien à la candidature britannique au marché commun des six nations, une manoeuvre à laquelle De Gaulle avait de très bonnes raisons de s'opposer avec intransigeance.

A l'époque de la rencontre de janvier 1963 entre De Gaulle et Adenauer, la politique d'opposition de Washington coordonnée avec celle de la Grande-Bretagne était pleinement opérationnelle. Le Département d'Etat de Kennedy montrait son extrême déplaisir face à l'accord franco-allemand.

L'ambassade américaine à Bonn avait reçu des instructions pour exercer un minimum de pression sur certains parlementaires allemands.

Le 24 avril 1963, deux jours avant la lecture officielle du traité franco-allemand au Bundestag, Ludwig Erhard, ferme opposant à De Gaulle et atlantiste avéré favorable à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, fut élu pour succéder à Adenauer. La ratification de l'accord franco-allemand, qui devait être le point culminant de tout le projet politique de la vie d'Adenauer, lui fut confisqué au dernier moment par les intérêts anglo-américains.

A la suite de quoi le contenu de l'accord, bien que formellement ratifié, resta lettre morte. Le chancelier Erhard présida inefficacement un parti divisé. En juillet 1964, De Gaulle lui-même, interrogé par la presse sur le progrès de l'accord franco-allemand, dépeignit l'état maussade des relations entre les deux pays. "On ne peut pas dire", déclara De Gaulle avec amertume à propos de ses relations avec le successeur d'Adenauer, "que l'Allemagne et la France se soient accordées pour une politique commune et on ne peut contester que cela résulte du fait que Bonn n'a pas cru, jusqu'à présent, que cette politique devait être européenne et indépendante."

Les milieux influents de Londres et de Washington avaient ainsi réussi à bloquer provisoirement la perspective, dangereuse pour eux, d'une Europe continentale puissante et indépendante des desseins anglo-américains. L'Allemagne "occupée" d'après-guerre, qui était le maillon faible de l'Europe, avait été provisoirement brisée. Comme dans les années d'avant 1914, la stratégie britannique "d'équilibre des forces" contre l'Europe continentale n'avait pas changé. Cette fois, la Grande-Bretagne avait rétabli son "équilibre" grâce à l'arme déléguée du département d'Etat américain. Il restait désormais aux Anglo-Américains à traiter directement du cas De Gaulle. Cela ne devait pas être simple."