Edward Snowden

Espionage de la population mondiale

Edward Snowden est un informaticien américain, ancien employé de la CIA et de la NSA.

Il a révelé aux journaux Washington Post et The Guardian, le 6 juin 2013,  l’existence d’un système généralisé de surveillance des communications téléphoniques et Internet, "PRISM", utilisé par les agences de renseignements américaines:

 

 

"Mon nom est Edward Snowden. J'ai 29 ans. Je travaille pour Booz Allen Hamilton en tant qu'analyste des infrastructures informatiques pour la NSA à Hawaï.

 

Quels sont les postes que vous avez tenus auparavant au sein de la surveillance d'état ?

J'ai été ingénieur système, administrateur système, conseil senior pour la CIA, consultant cadre en système d'information en télécommunication.

 

Une des choses qui va intéresser le plus les gens afin de comprendre tout cela, qui êtes vous et ce que vous pensez, est le moment où vous avez commencé à devenir un "lanceur d'alertes", de faire le choix de devenir réellement un "lanceur d'alerte". Expliquez-nous ce processus de décision.

Quand vous êtes en position d'avoir des accès privilégiés, comme administrateur système pour ce genre d'organisation de services secrets, vous êtes exposé à un nombre plus élevé d'informations que l'employé moyen. En raison de cela, vous voyez des choses qui peuvent être perturbantes, mais d'avantage qu'au cours d'une carrière normale où vous ne verriez qu'une ou deux de ces choses-là. Quand vous voyez tout, vous voyez toutes ces choses plus fréquemment, et vous constatez que certaines sont abusives. Et quand vous parlez aux gens au sujet de cela à un endroit tel que celui-là où c'est la situation normale de travail, les gens ont tendance à ne pas les prendre vraiment au sérieux et, vous savez, passent à autre chose. Mais, peu à peu, la prise de conscience de ces méfaits prend de l'ampleur et vous vous sentez forcé d'en parler. Et plus vous en parlez, plus vous êtes ignoré, plus on vous dit que ce n'est rien, jusqu'à ce que vous réalisiez que c'est au peuple de déterminer si c'est un problème où non, et non à quelqu'un nommé par le gouvernement.

 

Parlez-nous un peu de comment les services secrets américains fonctionnent réellement. Contrôle-t-ils les faits et gestes des américains ?

La NSA et les services secrets en général se focalisent sur la récupération de l'information où qu'elle se trouve, par n'importe quel moyen. Il est entendu que cela sert l'intérêt national et donc ils se sont autorisés eux-même à le faire. Au départ nous avons vu que cela touchait des cibles bien adaptées comme les renseignements extérieures recueillis à l'étranger. Maintenant, de plus en plus, nous voyons que cela se passe sur le territoire. Et pour faire cela, ils ciblent, en particulier la NSA, les communications de tout le monde. Ils les ingèrent toutes par défaut. Le système les collecte et les filtre puis les analyse, les mesure et les stocke pour un moment tout simplement parce que c'est le plus simple, le plus efficace et la meilleure voie pour atteindre ses fins. Donc, quand ils ont l'intention de cibler quelqu'un associé avec un gouvernement étranger ou quelqu'un suspecté de terrorisme, ils collectent vos communications pour le faire. Tous les analystes, à tout moment, peuvent cibler n'importe qui, n'importe où. Où ces communications seront prélevées dépend du niveau de censure du réseau et des autorisations dont l'analyste dispose. Tous les analystes n'ont pas la possibilité de tout cibler. Mais, assis derrière mon bureau, j'avais la possiblité de mettre sur écoute n'importe qui, de vous, votre expert comptable, jusqu'à un juge fédéral ou même le Président si j'avais son adresse personnelle.

 

Un des épisodes extraordinaires de cette histoire est qu'habituellement les "lanceurs d'alertes" font ce qu'ils font anonymement et avancent par étape pour garder l'anonymat le plus longtemps possible voire pour toujours. Vous, vous avez agi à l'inverse en vous faisant connaître ouvertement comme auteur de ces révélations. Pourquoi avez-vous choisi de faire cela ?

Je pense que le public doit connaître les explications et les motivations de ceux qui font les révélations de ce qui est hors du champs démocratique. Quand vous détournez le pouvoir du gouvernement, c'est fondamentalement dangeureux pour la démocratie, et si vous le faites constamment dans le secret, vous savez, comme le fait le gouvernement quand il veut bénéficier d''actions secrètes qu'il a engagées, il va mandater des membres du gouvernement pour leur demander : "hé, dis devant la presse ceci ou cela pour que les gens sient de notre côté". Mais ils le font rarement (quand encore ils le font!) quand survient un abus. Cela incombe au simple citoyen, mais ils sont systématiquement diffamés. Cela finit toujours par quelque chose comme " ils sont contre le pays, ils sont contre le gouvernement". Mais ce n'est pas mon cas. je ne suis pas différent de n'importe qui d'autre. Je n'ai pas de compétences particulières. Je suis juste un gars assis tous les jours derrière son bureau, regardant ce qui se passe et se disant :"c'est quelque chose que tu n'as pas à décider. Le public doit décider si ces programmes et cette politique sont bons ou mauvais". Et j'ai l'intention de faire des déclarations publiques pour défendre l'authenticité de mes propos, pour dire que je n'ai rien changé, que je ne peux modifer la vérité. C'est ce qu'il se passe. C'est à chacun de décider si nous devons faire cela.

 

Vous êtes-vous déjà demandé quelle sera la réponse des Etats-Unis à votre position, c'est à dire ce qu'ils diront, le portrait qu'ils essaieront de dépeindre de vous, ce qu'ils essaieront de vous faire ?

Oui, je pourrais être arrêté par la CIA. Je pourrais avoir leurs gars qui me courent après ou bien 'nimporte lequel de leurs partenaires. Vous savez, ils travaillent de façon très rapprochée avec un certain nombre d'autres nations.

Chacun de leurs agents est actif. Nous avons une base de la CIA juste à côté au consulat ici à Hong Kong. Je suis sûr qu'ils vont être très occupés la semaine prochaine. Et c'est une peur que je vais connaître pour le reste de ma vie, aussi longtemps que cela continuera. Vous ne pouvez pas aller à l'encontre de la plus puissante agence de renseignements et être complètement libéré de tout risque car ils sont de redoutables adversaires. personne ne peut totalement s'opposer à eux. S'ils veulent vous attraper, ils vous auront à un moment ou à un autre. Mais d'un autre côté, vous devez choisir ce qui est important pour vous, et si vivre sans liberté mais avec confort est quelque chose que vous êtes prêt à accepter -et je pense que beaucoup d'entre nous l'est- c'est humain. Vous pouvez vous réveiller tous les jours, vous pouvez aller au travail, vous pouvez aller récupérer votre salaire pour avoir petitement contribué à nuire à l'intérêt public, puis aller dormir le soir après avoir regardé votre programme télé. Mais si vous prenez conscience du fait que c'est le monde que vous avez aidé à créer, et que cela va s'empirer avec les prochaines générations qui agrandiront les capacités de cette architecture d'oppression, alors vous réalisez que vous êtes prêt à prendre tous les risques. Et, peu importe quelles en seront les conséquences dès lors que les gens seront en mesure de faire leur propre choix quant à la façon dont elles seront appliquées.

 

Pourquoi les gens devraient-ils s'interroger quant à la surveillance ?

Parce que même si vous ne faites rien de mal, vous êtes regardés et enregistrés, et la capacité d'archivage de ces systèmes augmente systématiquement chaque année, et on en vient à un point où vous n'avez pas intérêt à avoir fait quelque chose de mal. Et in fine, vous finissez par être suspecté juste pour un simple appel erroné, et ils pourront se servir du système pour revenir en arrière et scruter la moindre décision que vous avez pu prendre, le moindre ami avec lequel vous avez pu débattre, et vous attaquer à partir de ces derniers, jusqu'à faire considérer pour suspecte une innocente créature et en faire un parfait malfaiteur.

 

Nous sommes actuellement installés dans une chambre à Hong Kong où nous nous trouvons puisque vous êtes venu ici. Parlez-nous un peu de ce qui vous a amené ici, mais plus particulièrement du fait qu'il y aurait certainement des gens qui spéculeront sur vous, prétendant que ce que vous essayez de faire c'est de nuire à ce pays, que beaucoup voient comme étant le premier concurrent des Etats-Unis, j'ai nommé la Chine. D'une certaine manière, ce que vous faites au demeurant, c'est d'aider un ennemei des Etats-Unis auprès duquel vous espérez obtenir le droit d'asile. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

Bien sûr. Il y a quelques affirmations dans ces arguments qui sont liées au choix de Hong Kong. La première consiste à déclarer que la Chine est un ennemi des Etats-Unis. C'est faux. Certes il existe des conflits entre les deux gouvernements, mais s'agissant des deux peuples, ça ne nous intéresse pas. Nous commerçons librement ensemble. Nous ne sommes pas en guerre les uns contre les autres. Nous ne nous trouvons pas dans un conflit armé et nous n'envisageons pas de l'être. Nous sommes les plus gros partenaires commerciaux l'un pour l'autre. De surcroît, Hong Kong a une longue tradition de liberté d'expression. les gens croient que "Oh la chine ? Une grande dictature !" Non seulement, il n'y a pas spécifiquement de censure en Chine, mais à Hong Kong il y a une grande tradition de manifestations dans les rues, où ils expriment leurs points de vue. Internet n'est pas filtré ici, pas plus que dans un gouvernement occidental. Et je crois dans le fait que le gouvernement de Hong Kong est indépendant, en réalité, contrairement à d'autres puissances occidentales.

 

Si votre but avait été de nuire aux Etats-Unis et d'aider ses ennemis, ou si vos motivations avaient été d'ordre individuel ou matériel, y aurait-il eu des choses que vous auriez pu faire avec ces documents pour les atteindre et que vous n'avez pas fait ?

Absolument. Enfin je veux dire, toute personne ayant eu accès à ces documents, avec les capacités techniques que j'avais, aurait pu soutirer des informations secrètes et les mettre en vente sur le marché libre russe. Ils laissent toujours une porte d'entrée libre, tout comme nous. J'avais accès à l'intégralité des listes de tous les gens qui travaillaient à la NSA, à l'ensemble des  services de renseignements et des actifs clandestins partout dans le monde, à l'emplacement de tous nos locaux, leurs missions etc... Si mon but n'était que de nuire aux Etats-Unis, j'aurais pu arrêter le système de surveillance en un après-midi mais ce n'était pas mon intention. Je pense que ceux qui tiennent de tels arguments devraient commencer un instant à s'imaginer à ma place : vous avez une vie privilégiée, dans le paradis d'Hawai, et vous brassez un paquet d'argent. Quel intérêt avez-vous à tout abandonner ?  

Ma plus grande crainte quant aux conséquences que de telles révélations auront sur l'Amérique, c'est que rien ne change. Les gens les verront dans les médias. Ils verront tous la grandeur des pouvoirs que les Etats-Unis s'arrogent unilatéralement, pour établir un plus grand contrôle sur la société américaine et mondiale. Mais ils ne voudront pas prendre les risques nécessaires pour se lever et combattre pour changer les choses, pour forcer leurs représentants à se ranger du côté de leurs intérêts. Et les mois à venir, les années à venir, ça ne va faire que s'empirer jusqu'à ce qu'en dernière instance, viendra le moment où les politiques changeront. Car la seule chose qui restreint les activités de surveillance ce sont les politiques, même en ce qui concerne nos accords avec d'autres gouvernements souverains. Nous considérons que cela dépend plus de la politique que de la loi. Et pour cette raison, un nouveau dirigeant sera élu. Ils actionneront l'interrupteur, prétendront qu'à cause de la crise, à cause des dangers auxquels le monde est confronté, à cause des menaces nouvelles et imprévisibles, nous avons besoin de plus d'autorité, de plus de pouvoir. Et il n'y aura à ce moment là plus aucun moyen de s'y opposer.

Ce sera le début de la Tyrannie."