Sens des mots

Un mot a plusieurs sens qui dépendront de différents paramètres, comme l'identité politique de l'auteur de la citation de ce mot et le lieu géographique et temporel où il aura été cité.


De l'altération dangereuse des mots

 

« la corruption des mots compte pour beaucoup dans les processus de colonisation mentale dont les différentes idéologies totalisantes se servent aujourd'hui pour loger un "ennemi intime" dans l'esprit et l'imaginaire de leurs populations cibles.

 

C'est ainsi, par exemple, que le mot développement a joui très rapidement, et jouit encore, d'un succès extraordinaire. Jusqu'il y a encore une dizaine d'années, je vivais entouré de personnes qui continuaient à utiliser ce mot dans l'un des sens que donne le dictionnaire Webter au verbe se développer : S'épanouir graduellement comme un bourgeon se changeant en fleur. J'ai donc eu à cœur, comme bien d'autres de ma génération, de conserver au terme développement cette image biologique - une plante qui naguère manquait d'eau et de lumière se trouve fortifiée et s'épanouit selon sa propre nature - et de lui associer des adjectifs qualificatifs comme endogène, participatif, centré sur l'humain et, plus tard, durable.

 

Par la suite, j'ai dû constater comment les gouvernements les plus répressifs et les plus réticents à tout véritable changement dans le sens de ce développement - le Chili de Pinochet et, plus tard, le Rwanda de Habyarimana - employaient les termes développement et participation dans leurs interventions en totale contradiction avec leur sens véritable et usaient de cet argument pour obtenir des subsides ou des armes qu'ils utiliseraient contre leurs propres populations. J'ai alors compris tout le danger potentiel contenu dans ce mot : dans les pays du Nord, le développement ne consiste pas en une aide extérieure préservant l'unicité de chaque plante, mais en une transformation de toutes les plantes en une espèce unique, pire, en une plante en plastique "durable" et rentable sur un marché mondialisé.»

 

Démocratie histoire politique d'un mot, francis Dupuis-Déri (2013)
Démocratie histoire politique d'un mot, francis Dupuis-Déri (2013)

 

Le mot Démocratie

 

"L'analyse comparative dans le temps et l'espace nous permet de constater qu'aux Etats-Unis et en France, la notion de "démocratie" a connu une histoire similaire comptant quatre grandes étapes, malgré certains décalages dans le temps entre les deux pays :

-1 : Dénigrement : A l'aube de la modernité politique, les politiciens conservateurs et modérés évoquent la démocratie pour désigner et dénigrer les acteurs politiques plus radicaux accusés de faire la promotion du règne des pauvres, de l'irrationalité et du chaos (le démocrate, c'est l'autre).

-2 : Affirmation : En période de tensions politiques, certains acteurs et commentateurs politiques vont s'associer à la démocratie dans l'espoir d'indiquer clairement leur opposition au gouvernement en place et pour exprimer une critique de l'autoritarisme et un idéal plus égalitaire et participatif (le démocrate, c'est celui qui s'oppose au gouvernement, à l'Etat, et aux riches).

-3 : Détournement : Constatant la force d'attraction du nom, c'est-à-dire sa prétendue capacité à mobiliser la population, les commentateurs et acteurs politiques du centre et de droite vont à leur tour s'associer à la démocratie (le démocrate, c'est celui qui parle au nom du peuple).

-4 : Généralisation : Complétant le renversement de sens, la démocratie sera liée à tout ce qui est "bien", soit à "nous"."

 

 

     "Si l'on considère une langue déterminée, on voit que les mots dont elle se compose changent assez lentement dans le cours des âges ; mais ce qui change sans cesse, ce sont les images qu'ils évoquent ou le sens qu'on y attache ; et c'est pourquoi je suis arrivé à cette conclusion que la traduction complète d'une langue, surtout quand il s'agit de peuples morts, est chose totalement impossible. Que faisons-nous en réalité quand nous substituons un terme français à un terme latin, grec ou sanscrit, ou même quand nous cherchons à comprendre un livre écrit dans notre propre langue il y a deux ou trois siècles ? Nous substituons simplement les images et les idées que la vie moderne a mises dans notre intelligence, aux notions et aux images absolument différentes que la vie ancienne avait fait naître dans l'âme de races soumises à des conditions d'existence sans analogie avec les nôtres.

Quand les hommes de la Révolution croyaient copier les Grecs et les Romains, que faisaient-ils, sinon donner à des mots anciens un sens que ceux-ci n'eurent jamais. Quelle ressemblance pouvait-il exister entre les institutions des Grecs et celles que désignent de nos jours les mots correspondants ? Qu'était alors une république, sinon une institution essentiellement aristocratique formée d'une réunion de petits despotes dominant une foule d'esclaves maintenus dans la plus absolue sujétion. Ces aristocraties communales, basées sur l'esclavage, n'auraient pu exister un instant sans lui.

Et le mot liberté, que pouvait-il signifier de semblable à ce que nous comprenons aujourd'hui, à une époque où la possibilité de la liberté de penser n'était même pas soupçonnée, et où il n'y avait pas de forfait plus grand et plus rare que de discuter les Dieux, les lois et les coutumes de la cité ? Un mot comme celui de patrie, que signifiait-il dans l'âme d'un Athénien ou d'un Spartiate, sinon le culte d'Athènes ou de Sparte, et nullement celui de la Grèce, composée de cités rivales et toujours en guerre. Le même mot de patrie, quel sens avait-il chez les anciens Gaulois divisés en tribus rivales, de races, de langues et de religions différentes, que César vainquit facilement parce qu'il eut toujours parmi elles des alliées. Rome seule donna à la Gaule une patrie en lui donnant l'unité politique et religieuse."