Gustave Le Bon

Psychologie des foules, Gustave Le Bon, Ultraletters (2013).
Psychologie des foules, Gustave Le Bon, Ultraletters (2013).

 

      "Le fait le plus frappant que présente une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblable ou dissemblable que soient leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, par le fait seul qu'ils sont transformés en foule, ils possèdent une sorte d'âmes collective qui les fait sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d'eux isolément. Il y a des idées, des sentiments qui ne surgissent ou ne se transforment en actes que chez les individus en foule. La foule psychologique est un être provisoire, formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède."   

 

 

"Par le fait seul qu'il fait partie d'une foule organisée, l'homme descend de plusieurs degrés sur l'échelle de la civilisation. Isolé, c'était peut-être un individu cultivé, en foule, c'est un barbare, c'est à dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il tend à s'en rapprocher encore par la facilité avec laquelle il se laisse impressionner par des mots, des images -qui sur chacun des individus isolés composant la foule seraient tout à fait sans action- et conduire à des actes contraires à ses intérêts les plus évidents et à ses habitudes les plus connues. L'individu en foule est un grain de sable au milieu d'autres grains de sable que le vent soulève à son gré."

 

 

"Tout ce qui frappe l'imagination des foules se présente sous forme d'une image saisissante et bien nette, dégagée de toute interprétation accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits merveilleux ou mystérieux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il faut présenter les choses en bloc, et ne jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont pas du tout l'imagination des foules; tandis qu'un seul grand crime, un seul grand accident les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis. L'épidémie d'influenza qui, il y a peu d'années, fit périr, à Paris seulement, 5000 personnes en quelques semaines, frappa très peu l'imagination populaire. Cette véritable hécatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque image visible, mais seulement par les indications hebdomadaires de la statistique. Un accident qui, au lieu de ces 5000 personnes, en eût seulement fait périr 500, mais le même jour, sur une place publique, par un accident bien visible, la chute de la Tour Eiffel, par exemple, eût au contraire produit sur l'imagination une impression immense.

Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l'imagination populaire, mais bien la façon dont ils sont répartis et présentés. Il faut que par leur condensation, si je puis m'exprimer ainsi, ils produisent une image saisissante qui remplisse et obsède l'esprit. Qui connaît l'art d'impressionner les foule, connaît l'art de les gouverner."

  

 

     "L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un des plus sûrs moyens de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'Etat appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l'annonce, savent la valeur de l'affirmation. L'affirmation n'a cependant d'influence réelle qu'à condition d'être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. C'est Napoléon, je crois, qui a dit qu'il n'y a qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point qu'ils finissent par l'accepter comme une vérité démontrée."

 

 

    "L'orateur [l'avocat] n'a pas besoin de convertir tous les membres d'un jury [de cour d'Assises], mais seulement les meneurs qui détermineront l'opinion générale. Comme dans toutes les foules, il y a toujours un petit nombre d'individus qui conduisent les autres. "J'ai fait l'expérience, dit un avocat, qu'au moment de rendre le verdict, il suffisait d'un ou deux hommes énergiques pour entraîner le reste du jury." Ce sont ces deux ou trois-là qu'il faut convaincre par d'habiles suggestions. Il faut d'abord et avant tout leur plaire. L'homme en foule à qui on a plu est près d'être convaincu, et tout disposé à trouver excellentes les raisons quelconques qu'on lui présente. Je trouve, dans un travail intéressant sur Maître Lachaud, l'anecdote suivante : "On sait que pendant toute la durée des plaidoiries qu'il prononçait aux assises, Lachaud ne perdait pas de vue deux ou trois jurés qu'il savait, ou sentait, influents, mais revêches. Généralement, il parvenait à réduire ces récalcitrants. Pourtant, une fois, en province, il en trouva un qu'il dardait vainement de son argumentation la plus tenace depuis trois quarts d'heure : le premier du deuxième banc, le septième juré. C'était désespérant ! Tout à coup, au milieu d'une démonstration passionnante, Lachaud s'arrête, et s'adressant au président de la cour d'assises : "Monsieur le président, dit-il, ne pourriez-vous pas faire tirer le rideau, là, en face. Monsieur le septième juré est aveuglé par le soleil." Le septième juré rougit, sourit, remercia. Il était acquis à la défense."