Essais sur la domination

" La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays."

Edward Bernays

  

Le conformisme 

 

« La tendance au conformisme a été étudiée par Asch dans sa célèbre expérience. On présente au sujet testé une ligne tracée sur une feuille et trois autres lignes de différentes longueurs. Le sujet doit alors déterminer celle de ces trois lignes dont la taille est identique à celle de la première. Par exemple, la ligne-étalon mesure quatre pouce et les lignes à comparer trois, cinq et quatre pouces. L’expérience se déroule en présence de compères de l’expérimentateur qui doivent également répondre à cette question. Les compères, dont le véritable sujet de l’expérience ignore le statut réel, donnent tous, lors des essais critiques, la même réponse fausse, déterminée avant l’expérience. Le sujet doit donc également donner une réponse fausse ou s’opposer à l’avis unanime du reste du groupe. L’expérience est répétée plusieurs fois, avec des lignes-étalons et des lignes à comparer différentes. Parfois les compères donnent la bonne réponse (essais neutres).

 

Près des trois quarts des sujets véritablement testés se laissent influencer lors des essais critiques et donnent une ou plusieurs réponses fausses. Ainsi, 32% des réponses fournies sont fausses, alors que la question ne présente, naturellement, aucune difficulté et que le taux de bonnes réponses en l’absence de pressions est de 92%. Il s’avère également que les sujets conformistes, interrogés après l’expérience, ont pour la plupart fait confiance à la majorité et ont décidé de se ranger à son avis, malgré l’évidence perceptive. Leur principale motivation est un manque de confiance en eux-mêmes et en leur propre jugement. D’autres sujets se sont conformés à l’opinion du groupe pour ne pas paraître inférieurs ou différents. Ils n’ont alors pas réellement conscience de leur comportement. Enfin, la perception d’une petite minorité des sujets testés a été modifiée ; ses membres ont vu les lignes telles que la majorité les décrivait. Ajoutons que le sujet n’encourait aucune sanction en cas de réponse fausse tout comme, dans l’expérience de Milgram, rien ne s’opposait à ce qu’il arrêtât l’expérience. »

  

 

Pascal Bernardin, Machiavel pédagogue, (1995)

 


Retour au meilleur des mondes, Aldous Huxley


Ecrit en 1958 en Angleterre

  

Message subliminal

 

"Dans une série d'expériences effectuées à l'université de New York sous les auspices de l'Institut national de la Santé, il a été établi que les sentiments d'un individu au sujet de quelque image vue consciemment pouvaient être modifiés en associant cette dernière, au niveau subconscient, à une autre représentation ou, mieux encore, à des vocables exprimant une notion de valeur. Ainsi uni au mot "joyeux", un visage vide de toute expression paraissait souriant à l'observateur, aimable, avenant et bienveillant. Quand le même était associé, toujours dans le subconscient, au mot "furieux", il semblait aux sujets qu'il était devenu renfrogné, désagréable et hostile.

Pour le propagandiste commercial et politique, il est évident que ces remarques sont d'une importance capitale. S'il peut mettre ses victimes en état de réceptivité anormalement vive, s'il peut leur montrer, pendant qu'elles sont dans cette disposition, la chose, la personne ou, par l'entremise d'un symbole, la cause qu'il a à vendre et s'il peut, au niveau du subconscient, associer celles-ci à quelque mot ou image comportant une idée de valeur, il sera peut-être en mesure de modifier les sentiments et les opinions de ses cobayes sans qu'ils s'en doutent un instant.

Essayons d'imaginer, à la lumière de ce qui vient d'être écrit sur la persuasion par association et l'intensification des émotions au moyen de la suggestion subliminale, ce que sera la réunion politique de demain. Le candidat (s'il y en a encore) ou le représentant mandaté de l'oligarchie dirigeante fera son discours, au vu et au su de tous et, pendant ce temps, les tachistoscopes, les chuchoteuses, les projecteurs d'images si faibles que seul le subconscient peut y réagir, renforceront ce qu'il dira en associant systématiquement l'homme et sa cause à des mots chargés de sens positif et à des images vénérée, en injectant stroboniquement des vocables négatifs et des symboles odieux chaque fois qu'il fera mention des ennemis de l'Etat ou du Parti."

 


Propaganda, Edward Bernays, Editions de la Découverte (2007)
Propaganda, Edward Bernays, Editions de la Découverte (2007)


Propaganda, Edward Bernays

 

Ecrit en 1928 aux Etats-Unis.

 

     La concentration du gouvernement invisible entre les mains de quelques individus s'explique par le coût des dispositifs sociaux à mettre en oeuvre pour contrôler les opinions et les comportements des masses. Cela revient très cher de promouvoir une idée ou un produit auprès de cinquante millions de personnes. Les moyens à engager pour persuader les leaders qui, dans chaque domaine, orientent les goûts et les actions du grand public sont également très onéreux.

D'où la tendence croissante à centraliser les opérations de propagande en les confiant à des spécialistes. De plus en plus, ces derniers occupent une place et des fonctions à part dans notre façon naturelle de vivre.

L'apparition de formes d'activité jusqu'alors inconnues appelle un renouvellement de la terminologie. Le propagandiste spécialisé qui se fait l'interprète des projets et des idées auprès de l'opinion, et des réactions de l'opinions auprès des architectes de ces projets et de ces idées, est ce qu'il est désormais convenu d'appeler un "conseiller en relations publiques".

La nouvelle profession des relations publiques est née de la complexité croissante de la vie moderne, et de la nécessité concomitante d'expliciter les initiatives d'une partie de la population à d'autres secteurs de la société. Elle trouve aussi son origine dans la dépendance de plus en plus marquée des instances de pouvoir par rapport à l'opinion publique. Qu'ils soient monarchiques ou constitutionnels, démocratiques ou communistes, les gouvernements ont besoin de l'assentiment de l'opinion pour que leurs efforts portent leurs fruits, et au reste le gouvernement ne gouverne qu'avec l'accord des gouvernés."

 

 

     "Le propagandiste d'autrefois travaillait en fonction de la réponse psychologique "mécaniste" alors en vogue dans nos universités. Elle assimilait l'esprit humain à ni plus ni moins qu'une machine, un système de nerfs et de centres nerveux réagissant aux stimuli avec une régularité mécanique, tel un automate sans défense, dépourvu de volonté propre. Le spécialiste du plaidoyer pro domo s'en tenait alors à créer le stimulus qui déclencherait la réponse attendue de la part de l'acheteur individuel.

Une des doctrines de cette école de psychologie affirmait qu'un stimulus souvent répété finit par créer une habitude, qu'une idée souvent réitérée se traduit en convictions. Imaginons le responsable des ventes d'un grossiste en viandes, chargé par ce dernier d'augmenter la demande de bacon. Selon la stratégie alors préconisée, il aurait répété à l'envie ces consignes dans des publicités pleine page : " Mangez du bacon, mangez du bacon : bon marché et bon pour la santé, le bacon vous donnera des réserves d'énergie."

Aujourd'hui, parce qu'il comprend la structure de la société et les principes de la psychologie collective, le responsable des ventes se demandera d'abord : "Quels sont ceux qui, de part leur position, influencent nos habitudes alimentaires ?" La réponse coule de source : "Les médecins." Ce vendeur d'un nouveau type suggérera alors au corps médical de se prononcer publiquement sur les effets salutaires de la consommation du Bacon. Il sait avec une certitude mathématique, parce qu'il connait la dépendance psychologique des patients vis-à-vis de leurs médecins, que la plupart des gens se rangent aux avis de la Faculté.

Les nouveaux responsables commerciaux savent qu'il est possible, en s'adressant aux hommes qui composent la masse par le biais de leurs formations collectives, de suciter des courants émotionnels et psychologiques qui travailleront pour eux. Au lieu de s'attaquer de front aux résistances des acheteurs, ils cherchent à les supprimer. A cet effet, ils créent les circonstances qui, en canalisant les courants émotionnels, vont produire la demande.

 

Lilith, Primo Levi

 

Domination par le mensonge. 

     "Je ne doute pas que tu ne suives mes traces, et ne deviennes arracheur de dents comme je l’ai été, et comme avant moi l’ont été tes aïeux. Il faut donc que tu saches que la musique est nécessaire à l’exercice de nos fonctions : un bon arracheur de dents doit avoir à sa suite au moins deux trompettes et deux tambours, ou mieux deux joueurs de grosse caisse. Plus la fanfare déploiera de vigueur et d’entrain sur le lieu des opérations, plus tu seras respecté et plus la douleur de ton patient s’atténuera. Tu l’auras toi-même remarqué, lorsque enfant tu assistais à ma tâche quotidienne : on n’entend plus les cris du patient, le public nous admire et nous révère, et les clients qui attendent leur tour oublient leurs craintes secrètes. Un arracheur de dents qui travaillerait sans fanfare serait aussi malséant que le corps d’un homme nu. En aucun cas tu n’avoueras avoir extrait une dent saine ; au contraire, tu profiteras du vacarme de l’orchestre et de l’étourdissement du patient, de sa douleur même, de ses cris et de son agitation convulsive, pour extraire séance tenante la dent malade. Rappelle-toi qu’un coup rapide et franc sur l’occiput tranquillise le patient le plus récalcitrant sans en étouffer les esprits animaux et sans que le public s’en aperçoive. Rappelle-toi encore que dans ce cas comme dans d’autres, un bon arracheur de dents a soin d’avoir près de son estrade une voiture prête et les chevaux attelés.

Nos adversaires nous narguent en disant que nous nous entendons à transformer la douleur en argent : les sots ! C’est là le meilleur éloge de notre magistère. Selon l’humeur que tu flaireras dans l’assistance, ton discours pourra tour à tour être plaisant ou austère, noble ou vulgaire, prolixe ou concis, subtil ou grossier. Il est bon en tout cas qu’il soit obscur, car l’homme redoute la clarté. Rappelle-toi que moins tes auditeurs te comprendront, plus ils auront confiance dans ta science et prêteront de mélodieux accents à tes paroles : le peuple est ainsi fait… et ne crains pas qu’on t’en vienne demander l’explication, car cela ne se produit jamais, personne ne trouvera le courage de t’interroger, pas même celui qui montera d’un pied ferme sur ton estrade pour se faire arracher une molaire. Et jamais, dans tes propos, tu n’appelleras les choses par leurs noms. Tu ne diras point dents, mais protubérances mandibulaires, ou tout autre bizarrerie qui te viendrait à l’esprit ; non point douleur, mais éréthisme. Tu n’appelleras pas l’argent, argent, et moins encore les tenailles, tenailles, tu ne les nommeras point, pas même par allusion, et tu les déroberas à la vue du public et particulièrement à la vue du patient, en les tenant cachées dans ta manche jusqu’au dernier instant.

De tout ce que tu viens de lire, tu pourras déduire que le mensonge est un péché pour les autres, et pour nous une vertu. Le mensonge ne fait qu’un avec notre métier : il convient que nous mentions par la parole, par les yeux, par le sourire, par l’habit. Non pas seulement pour tromper les patients, tu le sais, notre propos est plus élevé, et le mensonge, et non le tour de poignet, fait notre véritable force. Avec le mensonge, patiemment appris et pieusement exercé, si Dieu nous assiste, nous arriverons à dominer ce pays et peut-être le monde : mais cela ne pourra se faire qu’à la condition d’avoir su mentir mieux et plus longtemps que nos adversaires. Je ne le verrai pas, mais toi tu le verras : ce sera un nouvel âge d’or. Il nous suffira, pour gouverner l’Etat et administrer la chose publique, de prodiguer les pieux mensonges que nous aurons sus, entre-temps, porter à leur perfection. Si nous nous révélons capables de cela, l’empire des arracheurs de dents s’étendra de l’Orient à l’Occident jusqu’aux îles les plus lointaines, et n’aura pas de fin."

Le prince, Machiavel

 

Domination par la manipulation et l'exercice du pouvoir.

 

"Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le coeur des hommes que la violence et la barbarie."

 

 

"Un homme qui veut être honnête au milieu de gens malhonnête ne peut manquer de périr tôt ou tard." 

 

 

"La soif de dominer est celle qui s'éteint la dernière dans le coeur de l'homme."

 

 

"Les grands hommes appellent honte le fait de perdre et non celui de tromper pour gagner."

 

 

"Chacun sait qu'il est louable, pour un prince, de garder la foi et de procéder rondement et sans finesse. Mais l'expérience de ces temps-ci nous montre qu'il n'est arrivé de faire de grandes choses qu'aux princes qui ont fait peu de cas de leur parole et qui ont su tromper les autres ; alors que ceux qui ont procédé loyalement s'en sont toujours mal trouvés à la fin."

 

 

"Presque tous les hommes, frappés par l'attrait d'un faux bien ou d'une vaine gloire, se laissent séduire, volontairement ou par ignorance, à l'éclat trompeur de ceux qui méritent le mépris plutôt que la louange."

 

 

"Gouverner, c'est mettre vos sujets hors d'état de vous nuire et même d'y penser."

 

 

"L'habituel défaut de l'homme est de ne pas prévoir l'orage par beau temps."

 

 

"En politique le choix est rarement entre le bien et le mal mais entre le pire et le moins pire."