Aldous Huxley

Retour au meilleur des mondes, Aldous Huxley (1958)
Retour au meilleur des mondes, Aldous Huxley (1958)


Anti-propagande


"Nulle part on enseigne aux enfants une méthode systématique pour faire le départ entre le vrai et le faux, une affirmation sensée et une autre qui ne l'est pas. Pourquoi ? Parce que leurs aînés, même dans les pays démocratiques, ne veulent pas qu'ils reçoivent ce genre d'instruction. Dans ce contexte, la brève et triste histoire de l'Institute for Propaganda Analysis est terriblement révélatrice. Il avait été fondé en 1937, alors que la propagande nazie faisait le plus de bruits et de ravages, par Mr. Filene, philanthrope de la Nouvelle-Angleterre. Sous ses auspices, on pratiqua la dissection des méthodes de propagande non rationnelle et l'on prépara plusieurs textes pour l'instruction des lycéens et des étudiants. Puis vint la guerre totale, sur tous les fronts, celui des idées au moins autant que celui des corps. Alors que tous les gouvernements alliés se lançaient dans "la guerre psychologique", cette insistance sur la nécessité de disséquer la propagande sembla quelque peu dépourvu de tact. l'Institut fut fermé en 1941. Mais même avant l'ouverture des hostilités, nombreux étaient ceux à qui ce genre d'activité paraissait extrêmement critiquable. Certains éducateurs, par exemple, n'admettaient pas que l'on enseignât à démonter les rouages de la propagande, sous prétexte que cela rendrait les adolescent exagérément cyniques. Les autorités militaires ne voyaient pas non pus l'entreprise d'un bon œil, car elles craignaient que les recrues se missent à éplucher les propos des sergents-instructeurs."


Message subliminal

 

"Dans une série d'expériences effectuées à l'université de New York sous les auspices de l'Institut national de la Santé, il a été établi que les sentiments d'un individu au sujet de quelque image vue consciemment pouvaient être modifiés en associant cette dernière, au niveau subconscient, à une autre représentation ou, mieux encore, à des vocables exprimant une notion de valeur. Ainsi uni au mot "joyeux", un visage vide de toute expression paraissait souriant à l'observateur, aimable, avenant et bienveillant. Quand le même était associé, toujours dans le subconscient, au mot "furieux", il semblait aux sujets qu'il était devenu renfrogné, désagréable et hostile.

Pour le propagandiste commercial et politique, il est évident que ces remarques sont d'une importance capitale. S'il peut mettre ses victimes en état de réceptivité anormalement vive, s'il peut leur montrer, pendant qu'elles sont dans cette disposition, la chose, la personne ou, par l'entremise d'un symbole, la cause qu'il a à vendre et s'il peut, au niveau du subconscient, associer celles-ci à quelque mot ou image comportant une idée de valeur, il sera peut-être en mesure de modifier les sentiments et les opinions de ses cobayes sans qu'ils s'en doutent un instant.

Essayons d'imaginer, à la lumière de ce qui vient d'être écrit sur la persuasion par association et l'intensification des émotions au moyen de la suggestion subliminale, ce que sera la réunion politique de demain. Le candidat (s'il y en a encore) ou le représentant mandaté de l'oligarchie dirigeante fera son discours, au vu et au su de tous et, pendant ce temps, les tachistoscopes, les chuchoteuses, les projecteurs d'images si faibles que seul le subconscient peut y réagir, renforceront ce qu'il dira en associant systématiquement l'homme et sa cause à des mots chargés de sens positif et à des images vénérée, en injectant stroboniquement des vocables négatifs et des symboles odieux chaque fois qu'il fera mention des ennemis de l'Etat ou du Parti."

 

 

Contrôle chimique du cerveau

 

"Il existe aujourd'hui des tranquillisants, des hallucinogènes et des stimulants à bon compte, physiologiquement parlant. Il est évident qu'un dictateur pourrait, s'il le voulait, faire usage de ces produits dans un but politique. Il pourrait se garantir contre l'agitation subversive en modifiant la chimie du cerveau de ses sujets, les rendant ainsi très satisfaits de leur condition servile ; il pourrait utiliser les tranquillisants pour calmer les excités, les stimulant pour fouetter l'enthousiasme chez les indifférents, les hallucinogènes pour détourner l'attention des malheureux de leurs souffrances. Mais, demandera-t-on, comment arrivera-t-il à faire prendre les pilules voulues à ses sujets ? Il est bien vraisemblable qu'il suffira de les mettre à leur disposition. Aujourd'hui, l'alcool et le tabac sont à portée de la main et les humains dépensent considérablement plus pour acheter ces euphorisants très peu satisfaisants, ces pseudo-stimulants et ces sédatifs que pour faire instruire leurs enfants. Ou encore, prenez le cas des barbituriques et des tranquillisants. Aux U.S.A., ces remèdes peuvent être obtenus avec une simple ordonnance de docteur, mais l'avidité du public américain pour quelque chose qui rendra un peu plus supportable la vie dans le milieu urbain et industriel est si grande, que les médecins ordonnent actuellement de ces spécialités au rythme de 48 millions de prescriptions par an. De plus, la plupart sont à renouveler. Cent doses de bonheur, ce n'est pas assez : envoyons-en chercher une autre bouteille à la pharmacie, et quand elle sera finie, une autre... il n'est pas douteux que si ces drogues pouvaient être achetées aussi facilement et à aussi bon compte que l'aspirine, elles seraient absorbées, non pas par milliards comme aujourd'hui, mais par vingtaines et centaines de milliards. Et un bon stimulant pas cher aurait presque autant de succès.

Dans une dictature, les pharmaciens auraient ordre de changer de note à chaque tournant de la politique. En période de crise nationale, ils seraient chargés de pousser à la consommation des stimulants ; mais entre les paroxysmes, des sujets trop alertes et trop énergiques pourraient gêner le tyran, aussi dans ces intervalles, les masses seraient-elles incitées à acheter des tranquillisants et, sous l'influence de ces sirops lénitifs, elles ne risqueraient pas de créer la moindre difficulté à leur maître."

 

Campagne politique


"Les services de ventes politiques ne font appel qu'aux faiblesses de leurs électeurs, jamais à leur force latente. Ils se gardent bien d'éduquer les masses et de les mettre en mesure de se gouverner elles-mêmes, jugeant très suffisant de les manipuler et de les exploiter. C'est dans ce but que toutes les ressources de la psychologie et des sciences sociales sont mobilisées. Des échantillons soigneusement choisis du corps électoral sont soumis à des "interviews en profondeur" qui révèlent les craintes et les désirs inconscients les plus répandus dans un milieu donné au moment d'une élection. Des phrases et des images destinées à apaiser ou, en cas de nécessité, à intensifier ces craintes, à satisfaire ces désirs, au moins symboliquement, sont alors choisies par les experts, essayées sur des lecteurs et des auditeurs, changées ou améliorées selon les renseignements ainsi obtenus. Après cela, la campagne électorale est prête pour la transmission en chaîne ; il n'y manque plus que de l'argent et un candidat qu'on puisse entraîner à prendre un air "sincère".

Avec ce mode de distribution, les principes politiques et les plan d'action précis en sont arrivés à perdre la plus grande partie de leur importance. La personnalité du candidat et la façon dont elle est mise en valeur par les experts en publicité représente l'essentiel."


Le meilleur des mondes, Aldous Huxley (1932)
Le meilleur des mondes, Aldous Huxley (1932)

 

 

Formatage des esprits

 

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. »

 

 

 

"Si l'on faisait en sorte que les enfants se missent à hurler à la vue d'une rose, c'était pour des raisons de haute politique économique. Il n'y a pas si longtemps, on avait conditionné les Gammas, les Deltas, voire les Epsilons, à aimer les fleurs - les fleurs en particulier et la nature sauvage en général. Le but visé, c'était de faire naître en eux le désir d'aller à la campagne chaque fois que l'occasion s'en présentait, et de les obliger ainsi à consommer du transport.

- Et ne consommaient-ils pas de transport ? demanda l'étudiant.

- Si, et même en assez grande quantité, mais rien de plus. les primevères et les paysages ont un défaut grave ; ils sont gratuits. L'amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. On décida d'abolir l'amour de la nature, du moins parmi les bases clases, mais non point la tendance à consommer du transport. Car il était essentiel, bien entendu, qu'on continuât à aller à la campagne, même si l'on avait cela en horreur. Le problème consistait à trouver à la consommation du transport une raison économiquement mieux fondée qu'une simple affection pour les primevères et les paysages. Elle fut dûment découverte. Nous conditionnons les masses à détester la campagne, mais simultanément nous les conditionnons à raffoler de tous les sports en plein air. En même temps, nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l'emploi d'appareils compliqués. De sorte qu'on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport."