Ecrivains et Pouvoir

 

Il est des écrivains qui, à travers une histoire de pure fiction, donnent à réfléchir au monde de demain, à celui qui nous entoure, ou témoignent des dérives de leur époque. Par l'entremise des personnages qui écument leurs romans, ils dénoncent des faits ou délivrent des vérités.


Retour au meilleur des mondes


"Nulle part on enseigne aux enfants une méthode systématique pour faire le départ entre le vrai et le faux, une affirmation sensée et une autre qui ne l'est pas. Pourquoi ? Parce que leurs aînés, même dans les pays démocratiques, ne veulent pas qu'ils reçoivent ce genre d'instruction. Dans ce contexte, la brève et triste histoire de l'Institute for Propaganda Analysis est terriblement révélatrice. Il avait été fondé en 1937, alors que la propagande nazie faisait le plus de bruits et de ravages, par Mr. Filene, philanthrope de la Nouvelle-Angleterre. Sous ses auspices, on pratiqua la dissection des méthodes de propagande non rationnelle et l'on prépara plusieurs textes pour l'instruction des lycéens et des étudiants. Puis vint la guerre totale, sur tous les fronts, celui des idées au moins autant que celui des corps. Alors que tous les gouvernements alliés se lançaient dans "la guerre psychologique", cette insistance sur la nécessité de disséquer la propagande sembla quelque peu dépourvu de tact. l'Institut fut fermé en 1941. Mais même avant l'ouverture des hostilités, nombreux étaient ceux à qui ce genre d'activité paraissait extrêmement critiquable. Certains éducateurs, par exemple, n'admettaient pas que l'on enseignât à démonter les rouages de la propagande, sous prétexte que cela rendrait les adolescent exagérément cyniques. Les autorités militaires ne voyaient pas non pus l'entreprise d'un bon œil, car elles craignaient que les recrues se missent à éplucher les propos des sergents-instructeurs."



"Dans une série d'expériences effectuées à l'université de New York sous les auspices de l'Institut national de la Santé, il a été établi que les sentiments d'un individu au sujet de quelque image vue consciemment pouvaient être modifiés en associant cette dernière, au niveau subconscient, à une autre représentation ou, mieux encore, à des vocables exprimant une notion de valeur. Ainsi uni au mot "joyeux", un visage vide de toute expression paraissait souriant à l'observateur, aimable, avenant et bienveillant. Quand le même était associé, toujours dans le subconscient, au mot "furieux", il semblait aux sujets qu'il était devenu renfrogné, désagréable et hostile.

Pour le propagandiste commercial et politique, il est évident que ces remarques sont d'une importance capitale. S'il peut mettre ses victimes en état de réceptivité anormalement vive, s'il peut leur montrer, pendant qu'elles sont dans cette disposition, la chose, la personne ou, par l'entremise d'un symbole, la cause qu'il a à vendre et s'il peut, au niveau du subconscient, associer celles-ci à quelque mot ou image comportant une idée de valeur, il sera peut-être en mesure de modifier les sentiments et les opinions de ses cobayes sans qu'ils s'en doutent un instant.

Essayons d'imaginer, à la lumière de ce qui vient d'être écrit sur la persuasion par association et l'intensification des émotions au moyen de la suggestion subliminale, ce que sera la réunion politique de demain. Le candidat (s'il y en a encore) ou le représentant mandaté de l'oligarchie dirigeante fera son discours, au vu et au su de tous et, pendant ce temps, les tachistoscopes, les chuchoteuses, les projecteurs d'images si faibles que seul le subconscient peut y réagir, renforceront ce qu'il dira en associant systématiquement l'homme et sa cause à des mots chargés de sens positif et à des images vénérée, en injectant stroboniquement des vocables négatifs et des symboles odieux chaque fois qu'il fera mention des ennemis de l'Etat ou du Parti."

 



"Dès les années 60, Milton Friedman, l’un des papes de l’ultralibéralisme, avait travaillé sur la conceptualisation d’une « Stratégie du choc ». Des dizaines de chercheurs avaient été recrutés pour développer des scénarios de traumatismes physiques ou psychologiques massifs, visant à annihiler chez les individus toute résistance, à briser leur personnalité, afin de la refaçonner dans le sens voulu... Ils avaient conçu des « prototypes de crises » devant générer un état collectif qui permettrait d'imposer des mesures qui n'auraient jamais été acceptées en temps normal. Ils s’étaient en effet aperçus que lorsque des être vivants étaient placés sous le joug de la douleur ou du besoin, une perte de vivacité mentale en résultait. Le sujet développait alors une tendance très marquée à ne plus rien tenter de nouveau, et à se laisser aller." 


 

 

Le meilleur des mondes

 

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. »

 

 

 

Oliganarchy

 

"Dépolitiser consiste à faire accepter au bétail son statut de dominé en détournant son regard sur des faux problèmes, ethniques, religieux, de genre, ou en le divertissant par le sexe, la danse, les soins du corps, le sport, les jeux vidéo.... Et si possible tout cela ensemble ! Et pour la fraction encore lucide du bétail, encore politisé et consciente de cette lutte des classes, il n'y a qu'à la marginaliser en disqualifiant ses arguments avant débat. On peut, en vrac, accuser de populisme, d'homophobie ou de misogynie toute remise en cause radicale de notre système. ou, mieux encore, d'antisémitisme !

Aussi longtemps que nous parvenons à diviser le bétail et à créer des conflits entre les religions, les ethnies, les sexes et les générations, il ne pense pas à se retourner contre nous et nous pouvons régner tranquillement sur lui."

 

L'insurrection, Pierre Lévy (2013)
L'insurrection, Pierre Lévy (2013)


L'insurrection

Le fabuleux destin de l'Europe à l'aube de l'an de grâce 2022

 

Roman sous forme de satire d'anticipation.

Extraits de pensées du protagoniste principal :

 

"La Fédération d'Europe Unie enrichit donc son droit pénal en créant le concept générique de crime d'"insultes aux Droits de l'homme". Bruxelles prit bien soin de préciser que lesdits Droits de l'homme devaient être totalement déconnectés des déclarations éponymes proclamées par les révolutionnaires français en 1789 et 1793. Pas question, évidemment, que quelque terroriste idéologique se réfère à l'article de la première énonçant que "toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ; ni a fortiori, se prévale de l'affirmation de la seconde instituant les cas échéant l'insurrection comme "le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs".

Non, chacun le comprend aujourd'hui aisément : les Droits de l'homme doivent être recentrés autour de la propriété privée, de la libre circulation et de la libre concurrence ; et sont en réalité un autre nom pour l'économie de marché, sociale si possible."

 

"Bruxelles venait de lancer un vaste programme d'Espaces fermés pour la promotion de la dignité inclusive. C'es établissements qui auraient pu rentrer dans la catégorie de ce qu'on nommait jadis asiles d'aliénés, ont été imaginés pour accueillir les individus refusant par exemple le principe de l'austérité, ou rétif à la compréhension de la mondialisation et de l'interdépendance. Une stratégie pédagogique adaptée est prévue pour leur réinsertion dans ce qu'un dirigeant européen nomma un jour "le cercle de la raison".

 

"Comme souvent, les idées les plus simples sont les meilleures. Le principe était donc de faire disparaître toute référence collective de la notion de salaire. Libéré de ce carcan, un salarié allait désormais pouvoir négocier individuellement et librement sa rémunération avec l'employeur intéressé par son embauche. En lieu et place du désuet contrat de travail, employeur et salarié signerait désormais, en dehors de toute contrainte, une convention libre individuelle de partenariat solidaire (CLIPS)."

 

"La nouvelle Force Armée Universelle pour la Stabilité et la Tolérance (FAUST) eut l'occasion de confirmer son utilité. En particulier quand le président de la Gambie perdit la raison, au point de s'opposer à la libre émigration des citoyens de son pays. A l'appui de cette incroyable lubie, le chef de l'Etat gambien servit un discours assez incohérent où il était question de garder les médecins, les enseignants, mais aussi les ouvriers, les pêcheurs, les paysans sur place au service du développement national.

Un tel oukase aurait eu des conséquences incalculables sur la compétitivité des entreprises de la Communauté euro-atlantique des valeurs. En effet, la démographie stagnante de celle-ci rendait nécessaire l'arrivée permanente d'une main d'oeuvre externe ; dès lors, qui sait si les ouvriers locaux des vieux pays ne se seraient pas cru, sinon, en position d'exiger des hausses de rémunération ? Un consortium fut rapidement formé par des représentants des plus grandes entreprises mondiales, et d'ONG engagées pour le droit de l'homme à circuler sans entrave. Baptisé Travail sans frontière (TSF), ce groupe de pression, qui disposait, on s'en doute, d'appuis de poids à l'OCU, eut tôt fait de montrer qu'une intervention en faveur de la liberté à Banjul s'imposait, sauf à renoncer à défendre nos valeurs universelles."

 

1984, Georges Orwell
1984, Georges Orwell

 

1984

 

     "Ce serait une exagération que de dire qu'à travers l'histoire il n'y a eu aucun progrès matériel. Même aujourd'hui, dans une période de déclin, l'être humain moyen jouit de conditions de vie meilleures que celles d'il y a quelques siècles. Mais aucune augmentation de richesse, aucun adoucissement des moeurs, aucune réforme ou révolution n'a jamais rapproché d'un millimètre l'égalité humaine. Du point de vue de la classe inférieur, aucun changement historique n'a jamais signifié beaucoup plus qu'un changement de nom des maîtres."

                                                       

 

   " Nous écrasons déjà les habitudes de pensée qui ont survécu à la Révolution. Nous avons coupé les liens entre l'enfant et les parents, entre l'homme et l'homme, entre l'homme et la femme. Personne n'ose plus se fier à une femme, un enfant ou un ami. Mais, plus tard, il n'y aura ni femme ni ami. Les enfants seront à leur naissance enlevés aux mères, comme on enlève le...urs oeufs aux poules. L'instinct sexuel sera extirpé. La procréation sera une formalité annuelle. Nous abolirons l'orgasme. Il n'y aura plus de loyauté qu'envers le Parti, il n'y aura plus d'amour que l'amour éprouvé envers Big Brother. Il n'y aura plus de rire que le rire que le rire de triomphe provoqué par la défaite d'un ennemi..."

 

 

   " Il existait toute une suite de départements spéciaux qui s'occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre et, en général de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d'astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens complètement mécaniques [...]"

                                                      

 

   " Ils ne se révolteront que lorsqu'ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscient qu'après s'être révoltés."

                                                     

La danse avec le diable, Günther Schwab
La danse avec le diable, Günther Schwab

 

Danse avec le diable


     "Si les hommes étaient si intelligents qu'ils l'imaginent, sans doute s'appliqueraient-ils à considérer l'Histoire mondiale du point de vue de la sauvegarde biologique de la Nature. Ils découvriraient alors que bien des guerres et des batailles, au cours desquelles des millions d'être humains furent massacrés, étaient inévitables, parce que l'attaquant avait ruiné ses forêts, son sol, le régime des eaux de son pays et qu'il était de ce fait obligé de conquérir d'autres contrées afin de pouvoir subsister. Ou encore parce qu'il ne voulait pas renoncer à un standard de vie artificiellement élevé et qu'il lui fallait, pour ce faire, réduire d'autres peuples en esclavage. Bien des rapports leur apparaîtraient sans doute entre l'effondrement de Rome et le fait que tous les pays du bassin méditerranéen appartenant à l'Empire étaient, presque sans exception, déboisés et desséchés. Car cette constatation s'impose dans tous les pays du monde antique. Les forêts d'Afrique du Nord où Hannibal captura ses éléphants de guerre ont également disparu et le Sahara s'est étendu par place jusqu'à la Méditerranée. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le reboisement est devenu si difficile dans les pays du Sud de l'Europe, car le souffle torride des vents du désert provoque le dessèchement des jeunes plantations."