Qui suis-je ?

Ecrit le 3 novembre 2013

 

Qui suis- je ?

 

6H30, Le réveil claironne. Une émission politique. L’invité, un gus qu’un de ses collègues traitait il y a peu de mafieux, dont le parti est en faillite avec des comptes de campagne invalidés. Il se propose de nous sortir de la crise.

6h34, L’obsolescence programmée sévit à nouveau en la personne de la lampe de ma salle de bain.

7h10, J’accompagne ma fille chez la voisine, une chômeuse en fin de droit. Le collège de la petite est fermé : cause suicide du professeur d’Histoire. La rumeur dit qu’il ne croyait plus à ce qu’il enseignait.

Faut pas prendre la vie trop au sérieux, de toutes les façons on n’en ressortira pas vivant !

7h20, Passage aux boites aux lettres avant de sortir de l’immeuble. La mienne, je la reconnaîtrais même bourré. C’est celle qui est honorée de tags jaunes moutarde. Trésor public, factures, Trésor public, factures… Ah tiens, prospectus : ouverture d’un nouveau magasin Low cost ; prospectus : réclame de lits convertibles en kitchenette. Rien à dire, c’est pro, c’est ciblé.

7h30, Quai de la gare. La foule s’agglutine dangereusement. Du retard sur toute la ligne. Des câbles ont été volés dans la nuit.

7h44, Dans la promiscuité oppressante de la rame de RER, je fais la connaissance des déodorants oubliés de mes voisins et je ne manque pas une miette de leur conversation téléphonique. Ces piaillements hétérogènes s’apparenteraient presque au Canon de Pachelbel… pour qui serait doté d’une imagination transcendantale.

9h08, Ma collègue de bureau socialise. Tout en pianotant sur son téléphone portable, elle me relate le reportage qu’elle a vu à la télévision la veille au soir. Selon ses dires, on y voyait de vieilles granges en pierre dont les murs dépassaient les 70 centimètres d’épaisseurs, pour accueillir des vaches. Je ne peux m’empêcher de croire qu’elle exagère pour rendre sa soirée « micro-ondes » intéressante. Attends, chez moi, les murs mesurent à peine 15 centimètres. 15 centimètres pour des êtres humains, alors pour de vils ruminants…

10h12, Mon écran d’ordinateur est infesté de fenêtres publicitaires indésirables. Ces pustules le font ressembler au visage d’un adolescent en pleine poussée acnéique.

10h19, Le gars de l’informatique éructe des jurons à la vue de ces multiples communiqués pirates en provenance d’une entreprise indienne de mères porteuses. Big up à Pierre B.

11h00, Machine à café, José Dos Pasos, l’hominidé de la comptat, fait son intéressant…comme à l’accoutumée. Quand vous êtes le seul CDI de la boite, vous pouvez vite vous prendre pour un être supérieur. Il ose prétendre devant l’assistance naïve que les banques, quand elles octroient un prêt, elles ne prêtent pas l’argent qu’elles ont dans leur coffre. Elles le créent par un simple jeu d’écriture. Et donc que, outre ce privilège, il est incroyable qu’elles demandent des intérêts.

11h56, Mon téléphone sonne. Mon ex-femme. Elle m’annonce que notre fils est accusé, par une association droit-de-l’hommiste, de racisme et d’antisémitisme après avoir écrit un sketch de Coluche dans le journal du bahut. Education bâclée.

12h34, La cantine d’entreprise. Je demande au personnel de service si le poisson qu’il me tend a été pêché en mer. Gros éclats de rire ! J’avoue, je suis assez blagueur.

12h41, Débat politique autour du plat de poissons panés.

- Quand t’as construit un virage mortel, me dit mon voisin de droite avec la bouche pleine, tu ne construis pas un hôpital pour soigner les estropiés, tu refais le virage. Hein ?

- Oui c’est logique.

- Ben là c’est pareil, tu t’attaques aux causes et pas aux conséquences. Donc tu tapes dans le libre-échange et pas dans la bourse des contribuables pour réduire la dette.

- Et tu t’engages politiquement pour tes idées, t’es dans un parti ?

- Tu rigoles ! Y a du foot tous les soirs. Je fais comment moi ? T’as vu le PSG hier ?

13h31, D’indéniables difficultés à reprendre le travail. Ma dent me lance à nouveau. Je me fais une promesse, si mes finances me le permettent, je vais la faire soigner dans six mois ?

15h20, Appel à la mairie pour une demande de local pour l’association de troc que je viens de créer avec des bonnes âmes de mon quartier. Réponse de l’assistant du sous-secrétaire à la vie associative : « vous savez, si vous ne faites pas partie des minorités visibles ou d’une minorité sexuelle genre trans…heu… ».

17h30, La Direction réunit tous les salariés dans la salle polyvalente. Par la voix du chef du personnel, l’entreprise est heureuse de nous apprendre que la boite a été rachetée. Une bonne partie d’entre nous, le département production, aura même la chance d’aller travailler à Bucarest, « un petit Paris » selon les dires du chef du personnel. Après une tirade sur l’opportunité de vivre dans un autre pays, de découvrir une autre culture, il termine son discours par ces mots solennels : « avenir rime avec flexibilité ».

18h11, Recherche Wikipédia : définition du mot « rime ».

18h15, Ascenseur de l’entreprise. Ouverture des portes. Mince, Dos Pasos ! Il entre accompagné de la voluptueuse Sonia. Comment un comptable s’y prend-il pour séduire ? Avec des chiffres, voyons ! : «  Tu sais Amina, si tu ôtes les 15% de non-inscrits, les plus de 20% d’abstention, au premier tour, il fait moins de 19% ton tout mou. T’appelles ça comment, toi, un pays ou celui qui a tous les pouvoirs représente même pas deux personnes sur dix ? »

19h47, Sortie de la gare. Une bande de « jeunes » me demandent l’heure…heu pardon…ma montre. Je suis peu brillant en mathématiques. Cependant, assez pour affirmer sans peur de me tromper que six c’est plus que un. J’obtempère.

20h12, Discussion à bâtons rompus avec mon père venu partager l’entrecôte du mois. Il ne comprend pas que je ne fasse pas tout pour être propriétaire. Il me rappelle fièrement que lui, simple ouvrier, avait pu s’acheter une maison. En bruit de fond, le journal télévisé. Je crois entendre le ministre des Finances annoncer que la crise est derrière nous. Nous sommes sauvés !

Qui suis-je ?

Un Français moyen en 2013.