Le système ou les hommes ?

Lectures au peuple de France (2014)
Lectures au peuple de France (2014)

 


Partons du postulat que nous voulons œuvrer pour le bonheur du plus grand nombre. Au travers de ce paradigme, chacun donne à voir son système de gouvernance idéal.

            « Les institutions politiques doivent être jugées selon le bien ou le mal qu’elles font aux individus. Est-ce qu’elles encouragent la créativité et non la possessivité ? Est-ce qu’elles intègrent ou favorisent une attitude d’égard mutuel entre les humains ? Est-ce qu’elles préservent le respect de soi ? »

Bertrand Russell

Des royalistes convaincus, aux partisans d’un président aux fortes prérogatives, en passant par les sympathisants d’un régime parlementaire exclusif, et j’en passe, tout le monde semble posséder la formule magique. Cependant une théorie n’a d’intérêt qu’au vue de ses pratiques. Et, l’expérience nous oblige à admettre que ces différents systèmes politiques, sans chercher à les hiérarchiser, n’ont pas répondu aux attentes à un moment ou l’autre de l’Histoire. A cause de leurs défauts intrinsèques ? Pas seulement. A cause des Hommes ? Oui, essentiellement. Pourquoi ? Parce que la feuille de route n’a pas toujours été respectée :

 

«Sans le pouvoir, les idéaux ne peuvent être réalisés ; avec le pouvoir ils survivent rarement.»

Fidel Castro

Un exemple parmi d’autres que nous avons déjà abordé. Le socialisme mitterrandien élu sur un programme de protection de la classe ouvrière, bascule après 1983 dans un libéralisme et une financiarisation de l’économie, alors que deux ans auparavant certains nantis se demandaient si les chars communistes de l’Armée Rouge n’allaient pas arriver sur les Champs-Elysées via les valises de ce nouveau président. Ce chemin de traverse sera en partie masqué par un antiracisme et un égalitarisme sociétal prosélyte. Technique de l’enfumage oblige. Dans le même esprit, Fidel Castro dut progressivement transformer son mode de gouvernance en régime paranoïaque et répressif, poussé par d’énormes pressions     « extérieures » (638 tentatives d’assassinat recensées). Son bilan en pâtit forcément.

 

Après la feuille de route non respectée, la feuille de route qui dévie. Le National-socialisme peut vouloir dire, à la sauce Francis Delaisi décrite dans son ouvrage La révolution européenne, la redéfinition du travail comme source universelle de toutes les richesses via l’étalon-travail, une vision de société à long terme qui entraîne une nation dans un projet commun, comme pouvait le faire la révolution Meiji à la fin du XIXe siècle au Japon. Cependant, l’Histoire nous a montré que le National-socialisme peut aussi virer nationaliste pur et dur. Il peut donc, au travers de personnes mal intentionnées, virer au nazisme, qui n’en est pas la contraction pour rien.

 

Les hommes, plus que les systèmes, sont donc à nouveau en cause.

 

Parfois, la tromperie humaine est si pernicieuse qu’elle amène à vendre un système politique aux populations en se gardant de leur exposer que le système qu’elle propose réellement est fort différent. Parlons à ce propos de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776. Elle fut fortement inspirée des travaux de l’Anglais John Locke. Elle se voulait une véritable déclaration populaire. Cependant, les signataires de cette déclaration, dont 69% d’entre eux avaient occupé des postes d’administrateur colonial sous l’autorité de l’Angleterre, ne précisèrent pas explicitement au peuple quelle était la véritable vision de Locke. Comme le souligne Howard Zinn dans son livre Une histoire populaire des Etats-Unis, l’idée que se faisait Locke d’un gouvernement populaire allait dans le sens d’une révolution favorisant le libre développement du capitalisme marchand à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, augmentant considérablement par essence les écarts de richesse. Locke regrettait d’ailleurs que le travail des enfants pauvres ne bénéficie généralement pas au bien public tant qu’ils n’ont pas atteint 12 ans et suggérait que tous les enfants de plus de 3 ans issus de familles vivant dans la charité soient placés dans des écoles d’apprentissage afin de pouvoir dès l’enfance s’aguerrir au travail. Ainsi était le vrai visage de cette première Déclaration droit-de-l’hommiste.

A nouveau, les Hommes, plus que les systèmes, sont en cause.

Une troisième possibilité à cette faillite des hommes face au système : quand la fonction n’eut pas révélé l’homme.

Même si les historiens post-révolutionnaires français écrivent pour la plupart, à tort, que notre ère royale fut le règne de la toute-puissance d’un seul homme, il n’en demeure pas moins qu’un régime royaliste dépend avant tout du roi et donc d’une loterie génétique. Vous opterez, en moyenne, plus facilement pour un régime royaliste avec à sa tête un Henri IV et son tolérant Edit de Nantes ou pour un Saint-Louis dont le charisme et la sagesse étaient reconnus jusque chez le lointain Grand-Khan des Mongols.

A contrario, vous hésiterez  à vous engager pour le même régime avec à sa tête un Jean II,  dit pourtant « Le bon », qui laissa la France à feu et à sang et percluse de dettes. A sa décharge, des forces « extérieures » conséquentes intervenaient dans nos affaires intérieures. Oui, déjà à l’époque. La cinquième République, le système sous lequel nous vivons actuellement en France, qui octroie les pouvoirs quasi absolus au président de la République française, fut taillée sur mesure en 1958 pour un homme providentiel, Charles De Gaulle. Les présidents suivants tendent désespérément à nager dans ce costume.

 

Encore une fois, les Hommes, plus que les systèmes, sont en cause.

Pas encore convaincu ? Alors, digressons un peu et sortons du cadre de la nation. Prenez le régime de Sécurité sociale français. Il est peu ou prou le même que celui des pays scandinaves. Pourtant, le nôtre vacille aussi fortement que le leur résiste. D’un côté, les arrêts maladie explosent de par la légèreté et l’irresponsabilité de certains cotisants. De l’autre, non. D’un côté, la puissance du lobby pharmaceutique exerce un racket sur la Sécu via la prise en charge de traitements de maladies inventées (ex : la « phobie sociale » qu’on traite à coup d’antidépresseurs en partie remboursés) et via l’homologation de médicaments inefficaces et hors de prix. De l’autre, non. L’Eglise de sœur Teresa, pour ! L’Eglise des Borgia, contre ! Une banque publique, oui ! Un autre Crédit Lyonnais et ses dérives, non ! Les exemples pourraient s’empiler ad vitam aeternam

Bien que hiérarchisables, au regard du respect de l’humain et d’une certaine équité, ce ne sont donc pas les institutions ou les systèmes politiques en eux-mêmes qui sont souvent les plus importants. Ce sont les hommes qui les représentent et qui les animent. Comme l’écrivait un dissident soviétique qui voulut rester anonyme, « il va de soi que nous devons chercher une meilleure organisation sociale, mais il ne s’agit pas d’abord de cela. La vérité dans ce domaine appartient au nombre de celles que l’on n’acquiert pas par le biais d’un raisonnement, mais que l’on pénètre par la vie et par les actes, et que seule une conscience déjà éclairée peut saisir. Tant que nous n’aurons pas changé nous-même, les tentatives les plus honnêtes et les meilleures pour reconstruire quelque chose « de l’extérieur », par le vote ou par la force sont vouées à l’échec. » Ce dissident nous enjoignait même, dans sa sagesse toute pragmatique, à nous réapproprier la « théorie des menues besognes » qui proposait à la fin du 19ème siècle de se consacrer à des tâches concrètes et modestes par opposition au romantisme révolutionnaire. Un tel comportement vertueux se doit d’être favorisé et passe comme toujours par l’éducation. De la bonne éducation guidée par le sens commun et l’intérêt général, le respect d’autrui et de la parole donnée. De la bonne éducation guidée par l’acquisition de valeurs autres que celles bassement matérielles et superficielles. De la bonne éducation qui passe pour le moins par la maîtrise de l’Histoire au travers du prisme des vainqueurs ET celui des vaincus. De la bonne éducation qui passe enfin par une France qui fait sens. Ainsi, une fois devenus citoyens, nos enfants agiront au profit du plus grand nombre en optimisant l’organisation sociale à travers laquelle il leurs sera donné d’évoluer. Quelle qu’elle soit.

De l’éducation de son peuple dépend le destin d’un pays.

Sans cette attention particulière sur l’apprentissage de valeurs collectives et non marchandes, le peuple subira un éternel asservissement.

             « L’Histoire a toujours remplacé un système de conditionnement par un autre ; le seul objectif valable c’est de remplacer les faux besoins par des vrais. »

L’Homme unidimensionnel, Herbert Marcuse (1964)

Extrait du livre lectures au peuple de France (2014)

Livre

Lectures au peuple de France

Broché, 340 pages

Résumé et autre extrait dans LE LIVRE

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