A romancier, romancier et demi

 

 

A romancier, Romancier et demi

 

Lio fredonnait dans les années 80 : « la vengeance est un plat qui se mange froid ». Au même titre que la vengeance, l’analyse critique, nécessite un temps de réflexion, de digestion que l’immédiateté lui refuse. Les braises éteintes, scrutons donc froidement le buzz trappiste. Oui, rappelez-vous cette polémique, qui en chassait une autre avant, elle-même, d’être chassée, loi du genre oblige : Deux professeurs de Trappes refusaient de recevoir Lorànt Deutsch sous le prétexte que ce dernier chercherait à faire aimer la France et la République à une population d’élèves d’ascendance immigrée récente, et de surcroit en véhiculant une Histoire de France romancée.

 

Oh le goujat ce Lorànt ! Son but inavoué était donc de faire aimer, à une population de jeunes élèves, le pays où ils vivent et le système politique qui les régissent. Rendez-vous compte ! Posons-nous tout de même la question, est-il nécessaire pour la société française que nos chères têtes multicolores aiment la France ? En fait, il n’est point indispensable de regrouper des spécialistes, anthropologues, sociologues et autres psychologues, pour trois jours de symposium pour savoir qu’un minimum d’amour pour l’Hexagone est fondamental pour être capable de dire « nous » quand on parle des Français et ainsi faire société.

 

En outre, l’arme du crime du goujat serait donc la probable utilisation d’un roman national, sous-entendu l’utilisation de mythes, pour arriver à ses fins. Posons-nous aussi la question, avons-nous besoin de mythes pour souder la société française ? Pas nécessairement, même si une société multiculturelle nécessite un tronc commun parfois fantasmé. Donc, pas nécessairement, parce que nous ne sommes pas un empire et que nous n’avons pas vocation à le devenir. Nous n’avons donc pas à mystifier le peuple à coup de mythes, si possibles fondateurs, pour lui faire accepter les efforts que nécessiterait notre expansion permanente. En outre, parce que nous ne sommes pas un pays jeune dont les fondations seraient balbutiantes.

 

Après ces deux constats, on aurait envie de remettre Lorànt  et nos deux professeurs dos à dos, si tenté que notre comédien amoureux d’Histoire avait bien l’intention de romancer notre passé.

 

A dire vrai, on ne peut qu’être d’accord avec nos deux professeurs de Trappes quand ils écrivent que « l’Histoire est une science qui permet de comprendre le passé par une étude critique et dépassionnée ». Bien entendu que l’unique solution est d’enseigner l’Histoire de France factuelle. Mais bien TOUTE l’Histoire de France factuelle. Pas seulement ses zones d’ombres, qui ont aujourd’hui le vent en poupe dans nos collèges et nos lycées, mais aussi ses zones lumineuses comme serait tenté de le faire un Lorànt Deutsch. La vérité se trouve dans le TOUT.

 

Par exemple, ces deux professeurs de Trappes, s’ils devaient aborder les thèmes imposés que sont la colonisation et l’esclavage, auraient-ils l’honnêteté de préciser que la grande majorité du peuple français n’a jamais été consultée sur ces évènements, quelle que soit l’époque. Sinon, cela reviendrait à penser qu’en 2076, un petit-fils d’immigré libyen aura raison d’en vouloir à tous les Français, encouragé qu’il aura été par notre Education nationale, qui lui aurait enseigné que les ancêtres de ces Français ont détruit la Libye. 

 

De plus, auraient-ils l’honnêteté de préciser que, contrairement aux idées véhiculées, les colonies ont toujours ruiné la France, bien qu’elles enrichirent quelques marchands français et leurs obligés. Comme l’écrit Bernard Lugan, au moment de l’indépendance, la France légua à ses colonies africaines : 50 000 km de routes bitumées, 215 000 km de pistes toutes saisons, 18 000 km de voies ferrées, 63 ports, 196 aérodromes, 2000 dispensaires équipés, 600 maternités, 220 hôpitaux dans lesquels les soins et les médicaments étaient gratuits. En 1960, 3,8 millions d’enfants étaient scolarisés et dans la seule Afrique noire, 16 000 écoles primaires et 350 écoles secondaires collèges ou lycées fonctionnaient. En 1960 toujours, 28 000 enseignants français, soit le huitième de tout le corps enseignant français, exerçaient sur le continent africain. Nous sommes loin du prétendu pillage colonial !

 

Et, prenant le cas, souvent polémique de l’Algérie, Bernard Lugan précise qu’en132 années de présence, la France créa l’Algérie, l’unifia, lui offrit un Sahara qu’elle n’avait par définition jamais  possédé, draina ses marécages, bonifia ses terres, équipa le pays, soigna et multiplia ses populations. Elle fit entrer dans la modernité des tribus jusque-là dissociées et qui n’avaient jamais eu conscience d’appartenir à un tout commun supérieur dépassant les limites de leurs douars ou des terrain de parcours de leurs troupeaux. Mais cela eut un coût qui fut supporté par les impôts de Français. Et, pour le coup, de tous les Français serait-on tenté de rajouter.

 

Alors, pas de roman national, mais TOUTE l’Histoire de France !

 

Rien ne peut faire cautionner la colonisation, aberration suprématiste venu principalement d’esprits emplis de « lumières », tel un Jules Ferry, qui au nom du Progrès voulaient coloniser les « races inférieures ». Mais rien ne peut cautionner le mensonge historique, même par omission.

 

Ces professeurs qui soupçonnent notre comédien de romancer, ne récriraient-ils pas aussi l’Histoire si, en enseignant l’Histoire de l’esclavage, ils omettaient de citer une personne comme Tidiane N’Diaye, anthropologue sénégalaise, quand elle écrit :

 

« Bien qu’il n’existe pas de degré dans l’horreur ni de monopole dans la cruauté, on peut soutenir que le commerce négrier et les expéditions guerrières provoquées par les arabo-musulmans furent, pour l’Afrique Noire tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite transatlantique. »

 

Idem, s’ils omettaient de citer Fernand Braudel quand il consigne :

 

« Tous les pays voisins ont, tour à tour, payé leur tribut : chrétiens  d’Europe  pris  sur  terre  ou  sur  mer  par  les  Musulmans eux-mêmes, ou achetés à l’occasion (tels ces slaves prisonniers de guerre que revendent les marchands juifs de Verdun, au IXe siècle) ; Noirs d’Afrique, Abyssins, Indiens, Turc et Slaves misérables, Caucasiens. » 

 

Et enfin, s’ils évitaient d’amener leurs élèves voir Andagaman, film du réalisateur ivoirien Gnoan M’Balla, dont ce dernier parle en ces termes :

 

« Le film met en scène la complicité des peuples africains qui ont vendu leurs frères aux trafiquants d’esclaves. Les tribus africaines se lançaient à la conquête d’autres tribus, les vaincus étaient faits prisonniers et échangés pour des fusils et du rhum. »

 

A priori, il y a peu de chance que nos professeurs, et leurs nombreux clones officiants à l’Education nationale, citent de tels auteurs. A romancier, romancier et demi, au moins par omission.

 

Au final, ce qui se cachait derrière cette polémique stérile, ce n’était pas tant de savoir comment enseigner l’Histoire de France que de savoir comment enseigner l’Histoire de France à des élèves d’ascendance immigrée récente. Le parler vrai est l’ami du parler clair. Et là vient naturellement une question, la question : pourquoi faudrait-il enseigner différemment l’Histoire de France aux élèves en fonction de leurs origines ? Ou, parce qu’on en est bien là, Est-ce du fait de notre société multiculturelle qu’on n’enseigne pas TOUTE l’Histoire de France ? La réponse par une question : Pourquoi vouloir ménager de potentielles susceptibilités à l’autre si ce n’est se penser au-dessus de l’autre ? Paradoxalement, dans cette Histoire, les racialistes, les suprématistes ne semblent pas être ceux qu’on croit !

 

C’est parce que tous ces bien-pensants jugent, certes souvent de manière inconsciente, que leur pays est différent des autres que ses méfaits au regard de l’Histoire doivent être jugés plus sévèrement. Et donc, que l’on doit protéger le reste du monde de cette France qui monopoliserait les responsabilités. Et ce, depuis des siècles et des siècles, amen. Du racialisme pur ! Ou au mieux, du maternalisme infantilisant (un pléonasme ! Un !).

 

Frédéric Lordon, icone de Nuit debout, qu’on peut difficilement taxer de xénophobe a très bien exposé ce phénomène :

 

« Il se pourrait même, paradoxalement, que la violence de leur critique [envers la nation France] soit plutôt le symptôme du contraire de ce qu’elle veut donner à entendre : car la vraie rupture, ce serait l’indifférence, la critique égale et généralisée des méfaits de toutes les nations, sans égard pour l’une d’entre elles en particulier, quand leur nation leur inspire à l’évidence un supplément de véhémence en soi significatif. Significatif, de quoi peut-il l’être sinon d’un attachement persistant qui intensifie tous les affects, et trahit le prolongement d’une appartenance quand bien même elle se proclame dans la revendication de désappartenance : ce pays dont je dis que je récuse à mesure que j’en blâme les crimes, il est, quoi que j’en dise, toujours le mien puisque ses crimes me sont visiblement plus odieux que ceux de n’importe quel autre pays. Ce pourrait donc être, non parce qu’ils le rejettent, mais parce qu’ils se font une idée très haute de leur pays qu’ils n’en tolèrent pas, à raison, les manquements. »

 

Le dommage collatéral de cet exceptionnalisme enfoui, teinté de droit-de-l’hommisme mal placé, est l’enfermement d’une catégorie de la population dans la victimisation perpétuelle, et l’autre catégorie dans la repentance perpétuelle.

 

Symptomatique d’un tel comportement, la loi Taubira, qui qualifie la traite transatlantique, et elle-seule, de crime contre l’humanité. Quand des historiens ont fait remarquer à madame Taubira que ce n’était pas la seule traite esclavagiste des siècles passés, elle s’est empressée de leur rétorquer qu’il ne fallait pas évoquer la traite négrière arabo-musulmane afin que les « jeunes Arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Un raisonnement de type deux poids deux mesures qui dépasse l’entendement.

 

Attention, car avec de tels principes on n’édifie pas une nation, on prépare la guerre civile que la crise économique couve. Et la guerre civile, c’est tout sauf une sinécure. Ce serait même plutôt du genre, pour paraphraser notre chanteuse à textes précitée : « Tu peux prendre tes jambes à ton cou, vite avant que je te le torde. Ce qui ressemblerait encore beaucoup trop à de la miséricorde. »

 

                                                                                                                 Jérôme Pages

  

Lio, Fallait pas commencer (1986).

Bernard Lugan, Mythes et manipulations de l’Histoire africaine (2012)

Tidiane n’Diaye, Le génocide voilé, Ed. Gallimard (2008), 4e de couverture

Fernand Braudel, Grammaire des civilisations (1963)

Gnoan M’Balla, Andagaman (2001)

 

Frédéric Lordon, Imperium : structures et affects des corps politiques (2015)